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Son corps était à fleur de peau dans cette histoire. Comme tous les débuts d’histoire. Son corps a toujours été son allié dans les deuils, les deuils ne l’ont jamais empêchée de manger ou de dormir. Les deuils l’épuisent, elle dort bien, et au matin, avant que se réveille la conscience, le chagrin, elle a faim. Le deuil se réveille après elle. D’abord elle est au matin, elle ouvre les yeux sur son lit, elle reconnaît l'espace de sa chambre ni trop grand ni trop petit, et, dans la lumière qui est la bonne, la même, chaque objet à sa place. Chaque chose est à sa place dans son œil, et elle reconnaît qu’elle a faim dans le ventre. Elle se lève, elle commence. Puis le deuil dispose ses ombres. Elles prennent de l’épaisseur sur ses épaules, là entre la tête et le cœur, et qui envahissent les deux, et qui rapprochent les deux, et le soir, après la lente descente du soleil, elle tombe comme un paquet raidi sur son lit. Les naissances, elles, la tiennent en éveil.
Au début de cette histoire, son ventre s’agitait, son caca était mou si elle osait le dire, son sexe se tenait serré pour retenir. Son corps redoutait, elle attendait. Il fallait sa voix dans sa tête en soliloque pour entendre, ses yeux toujours au-dessus de son téléphone pour recevoir. Depuis que je te connais, je me mords comme tu me mords, depuis que tu me connais. Elle fit, elle dit. Toute seule, et tout son corps se mobilisait de ne jamais se suffire. Et quand elle le retrouvait au bar ou sur les quais, ses bras, son visage en continu, la surprenaient, parce qu’elle avait vécu sa journée, et celles d’avant tant qu’elle ne l’avait pas vu, avec des reçus instantanés presque comme sans émetteur et sans qu’elle soit capable de les agréger au lot de la journée plus grand heure après heure et qui nous laisse parfois, quand on se couche, la sensation heureuse d’une vibration floue au-dessus de soi et qui descend sans descendre par pics, par instants de voix, de forme ou de couleur. Ces messages ce n’était pas lui, c’était trop loin d’être quelqu’un, et jamais ça ne redescendait dans le réel. Quand elle le retrouvait, son visage semblait toujours un peu au-devant de lui-même, chaque élément de son visage, surtout son front et son nez, semblait plus fort d’être plein de surprises. Son visage respirait la pensée, le double mouvement, avec ses chaleurs, ses récits, ses yeux qui allaient vite et qui dessinaient sur le présent. Pendant ses journées, il lui fallait s’en rappeler, y rattacher les messages d’un bloc et le prénom en toutes lettres découpées. Il lui fallait beaucoup boire pour ne pas trop fumer. Toute la journée, elle remplissait sa bouteille d’eau, elle buvait à la bouteille à grandes gorgées pour lui prendre la bouche. Elle ressent souvent qu’elle n’est jamais aussi seule que pendant les naissances. C’est que l’espace y est trop grand, elle ne se parle jamais autant. Les naissances ont moins de présence que les morts qui conversent facilement. Les naissances fuient en permanence. C’est le manque contre le trop plein et qui démarre en pleurs au-dessus de son bol de thé vert. Les morts débordent, du dedans au dehors, du dehors au dedans. Les morts ont tous les souvenirs, tous les objets. C’est étrange comme les morts ont gardé le goût de la propriété, mais nous parlons d’une naissance, et elle est toujours inhumaine, maigre, trop lente à exister et à s’installer derrière les yeux. Elle vit les naissances sans images. Elle manque des images autant que de l’objet. C’est seule qu’elle vit les naissances et elle en reste tremblante, inalignée, elle en perd le point de contact évident avec l'extérieur, stylo, fourchette ou coin de bureau. Son corps à fleur de peau. Son bol lui échappe des mains ces matins-là.
Le matin chaud n’a rien à voir avec le matin, l’air est suffocant, il n’y a pas d’air. Il était parti depuis quelques heures, elle n’avait pas fermé les volets qu’ils n’avaient pas fermés en arrivant dans sa chambre après leurs verres. Elle ne s’était pas levée. Pendant qu’ils se faisaient l’amour elle ne ressentait pas l’amour, que son corps contrarié, en bataille, et qui ne se battait que pour lui-même. Elle l’avait tant désiré, projeté, appelé de tous ses voeux, cette journée encore, et quand elle l’eut dans ses bras, il n’y en eut plus que pour son sexe et qui avalait tout le reste, embrasser pour le sexe, aggriper les fesses pour le sexe, être mordue - mords-moi comme tu le fais, souviens moi, pour le sexe, et qu’elle n’arrivait pas à appeler amour. Au moment du sexe, elle ne ressent plus ni les naissances ni l’amour après. Elle lui avait fait sentir de ne pas bouger à la fin. Elle bougeait lentement ses derniers mouvements et elle sentait le profond, le noir sans fond et sans espace, l’engloutir et peut-être en lui desserant les mains qui n’étaient plus en lutte avec la surface. Elle ne l’a pas senti partir, et elle l’a entrevu debout, habillé, la ligne de son profil, une seconde, et qui la regardait. Elle a dormi dans le profond - ça aurait pu durer des heures, avant que ne revienne l’antenne et qu’elle tende la main. Le manque, l’habitude de manquer, lui montre l’image d’avancer sa main. Sa main cherche le signe, en a-t-elle reçu un ?, message ou musique en attente sur son téléphone. Elle ouvre les yeux sur son téléphone. Elle dort dans l’attente et plusieurs fois par nuit elle se réveille avec l’éclair de sa conscience. Le matin, elle sent à son corps tendu qu’il n’a pas arrêté. Parfois, elle lit un message et croit se souvenir que ses yeux l’ont déjà lu dans la nuit, que pour eux il existait déjà, parfois, elle découvre qu’elle y a répondu, et elle retrouve dans son esprit la sensation du haut du téléphone dur qui tombait à répétition contre son front avec ses doigts en bas luisants qui écrivaient en maintenant l’objet. Ce matin, elle tend la main vers son téléphone, exactement à sa place, puis elle se souvient que sûrement il n’y a rien. Elle tient les yeux fermés contre la lumière. Elle perçoit de la chaleur sous son bras en tendant la main, l’effort lui parvient, et le bras retombe en même temps qu’elle sent que cette chaleur rayonne de tout son corps, compacte tout son corps devenu la brique étouffante dans le feu de son propre fourneau, mon dieu qu’elle a chaud. Oui, sa chambre par ses vitres a gobé le soleil et a transmis à sa chair sa chaleur volumique, métallique, brûlante d’elle-même. Déjà, elle est épuisée. Puis, elle sent que c’est mouillé, qu’elle est mouillée sous les fesses et le dos, sous son dos, elle touche son drap du dessus en dessous mal réparti et en plis. Elle va ouvrir la fenêtre. Elle retombe sur le ventre et apprécie l’humidité du drap à l’instant rafraîchie. Elle y plonge le visage. C’est heureux. Elle reconnaît dans le drap l’odeur de l’autre et dans celle-ci la part qui est la sienne. Elle respire encore. Son corps tout chaud est maintenant balayé par l’air qui arrive du balcon : il remonte sous la plante des pieds offertes, sur la crête de la fesse, il lui descend des deux côtés de la nuque. C’est si frais dans le contraste. Elle soulève un peu le nez, et l’air tient, en légers tourbillons, juste au-dessus du drap, ces parfums que sa sueur comme la pluie sur les fleurs a ravivé pendant son sommeil. Chaleur et humidité. Elle renfonce son visage dans le drap, de son nez elle fouille les plis et trouve là du plus sucré, ici l’acide de son appétit. Elle continue comme ça, elle est bien. Le parfum est fantôme, et, certains matins, il apporte l’arôme des deuils aux naissances quand on y pense.