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Devant moi, il y a le salon. Il y a les fauteuils profonds et sans visages, avec leurs bras droits, tendus, avec leurs cuisses molles comme une seule. Ils me font face sévères en arc de cercle. Je suis assise sur ma chaise, les coudes sur la petite table carrée que j’ai ouverte pour travailler depuis cinq jours près de la fenêtre. Je regarde devant moi, je cligne des yeux. Il y a le tapis qui s’arrête sous les pieds du dernier fauteuil - il serait plus de mon côté, le parquet qui commence après et qui ne demandera jamais son reste, les murs aux cadres suspendus, inclinés et prêts à tomber sur le nez, il y a leurs ombres plates et pentues. Ils ont des yeux mais ils n’ont pas d’oreilles. Il y a la cheminée creuse sans feu. Je suis chez mes parents, la maison qu’ils ont toujours habitée, je pourrais dire ma maison. C’est loin devant moi. Devant moi - je le touche du pouce, il y a l’écran de mon ordinateur, il y a la vue sur la colline que je lui ai envoyée, mangée de moitié par le bandeau des mails. Dessous, il y a sa vignette ronde, sa bonne tête d’employé, avec son prénom-nom qui commence par deux d en majuscules. Damien Doméjean. Il y a À moi en gris, en plus petit.
⚪Damien Doméjean
À moi. ▼
Il y a le triangle qui détaille date, objet, sécurité, et la petite flèche jaune qui indique comme suit : “Ce message est important, en particulier parce que vous lisez souvent les messages associés à ce libellé. Damien Doméjean. damien.doméjean@gmail.com”
Anna,
Merci pour ce long mail encore et pour la photo. C’est très beau, ça donne envie cette campagne.
Je t’embrasse,
Damien
…
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Sous mon casque, face au salon que mon père vient de quitter, il y a sa voix. Je regarde devant moi, je cligne des yeux. La voix liste lentement - il y a beaucoup de silence entre les mots, ce qu’il a aimé de mon dernier mail, et la liste résonne comme un poème à trous, comme une déclaration en creux sans je et sans verbe après les premiers - J’aime. Ce sont juste des objets, ils s’étirent dans le salon, éveillés, immortels de n’être pas attachés à un je ou un tu qui se démène avec eux. Il y a la gare ouverte aux quatre vents, le nuage dedans, il y a l’arbre, il y a une grande tranche d’écorce sur les graviers, il y a la dalle froide, le feu chaud, le bébé qui ne crie jamais, mes cheveux coupés dans la pelle. Il y a du dehors dans le dedans, il y a des superpositions. Il y a ses ajouts, des pendant le nous que je n’avais pas remarqués, qui ne m’avaient pas arrêtée à leur passage dans la ville la veille de mon départ : les poubelles noires et ventrues, vautrées sur un matelas sale en pleine rue et qu'on enlève plus pendant l'hiver en grève, la vapeur qui redescend sur la théière en fer pleine de thé et qui dévoile un halo plus brillant au-dessus de ma main agrippée, un sandwich dans son papier sur un banc. J’aime. C’est sans l'emballement d’une voix qui court après son sentiment. C’est du récit sans le besoin de l’articuler et qui n’appelle que ça. L’interdit empêche et il permet en même temps que j’entende, derrière, comme le secret d’un cœur à cœur ouvert. Tout ce qu’il ne dit pas. Et derrière c’est aussi sous les mots, dans sa voix chuchotée, car tout malin et tout sensuel qu’il est, Damien.je.te.vois.faire, Damien chuchote. C’est pour mon oreille et ça tire mon cœur en rappel. J’aime
Je repense aux fragments de Sappho depuis la Grèce antique, à ces poèmes incomplets parvenus jusqu’à nous, marqués de béances sur la page. Comment les mots disparus ouvraient mon imagination et comment ils en devenaient forcément plus érotiques je me disais. Ces mots - comme des images manquantes, mon cœur habitué du cœur, emporté du cœur dans l’espace qu’on lui laisse, entendait les trouver, courait après : je lisais vite pour entendre la suite, ces manquants, pour les prendre dans le mouvement, je lisais pour ne pas m’arrêter, pour qu’ils sonnent derrière et devant, je lisais en boucle le même poème jusqu’à ce qu’il devienne la boule d’un cristal ou d’un soleil qui irradie autant qu’il donne et qui ne s’arrête jamais de promettre. C’est sobre tiens. Je vais lui en trouver un où ça marche bien, où ça pourrait marcher pour lui, Damien.qui.aime.la.sensualité, je vais lui en envoyer un en retour. Et peut-être que je lui dirai ça pour l’accompagner, ce que je viens de dire ? Mais il faudrait peut-être dire mieux ou moins. J’aime
Cet échange, caché au milieu de nos mails qui résument nos journées, c’est la première fois qu’on se drague plus nettement et dans la volonté que l’autre le reçoive comme cela. La première fois qu’on ouvre un lieu - qu’importe qui est dans la pièce avec nous : mon père endormi tous les jours pour sa sieste, en début de semaine la fille dans le carré du train et qui faisait ses vocaux en me regardant du coin de l'œil, un lieu qu’on peut ouvrir, autant qu’on a la nécessité de l’ouvrir, maintenant qu’on est loin. Il doit y avoir un peu de lâcheté aussi. C’est sans trop dire toujours, mais il y a les mots et il y a sa voix. Je voudrais lui donner de la mienne. Il faut que je trouve comment. C’est notre premier récit, c’est le récit que l’on fait de soi pour l’autre, que l’on se fait de l’autre avec ça. J’aime
Anna,
Anna dans ton mail,
J’aime
Damien et moi, nous nous connaissons depuis peu, nous avons travaillé ensemble, et nous nous sommes vus tous les jours avant que je parte. J’avais dit je pars pour une grosse semaine dans quelques jours. Nous nous sommes vus dehors, il n’était pas question d’aller chez l’autre, impossible avec les autres, les lits ou les portes fermées, l’intimité des autres, les écharpes, les tasses, les livres, les médicaments, les fruits. J’imagine chez lui, tout, avec elle partout. Elle m’oblige. C’est une sorte de respect avec les yeux qui se baissent devant elle et ses objets, ses mains en usage, c’est dégueulasse aussi cet égard pour la personne qu’on tait et qui ne sait pas. Damien et moi, on ne parle jamais des deux autres, on sait depuis le début, on dit je plutôt que nous, on ne dit pas leurs prénoms. Ces quelques jours, on s’était vus comme si de rien n’était, comme si c’était facile, d’un coup on s’était vus tous les jours. Ce n’était jamais vraiment le soir, c’était un peu avant, et jamais on ne se touchait, à part pour se faire la bise à l’aller. On se voyait une heure ou une heure trente, puis on se disait au revoir, au-revoir, du menton, en se tenant par les yeux et sur le reculoir. On ne disait pas. J’aime
Je rentre de ma balade sur mon dernier appel de la journée et je mets Madame Butterfly de Puccini, en m’échouant sur le canapé bas et qui semble toujours se répandre plus encore, le canapé de la sieste, à côté de ma petite table. L’air Io so che alle sue pene avec ses trois voix en soutien ou en lutte, je ne sais pas. J’ai mis un peu de temps à le retrouver - je l’ai découvert au détour d’un film, mais je savais son pouvoir à finir de m’ouvrir le cœur. Je suis arrivée depuis cinq jours. Depuis cinq jours, que je travaille, range du bois pour me défouler entre deux mails ou mange sur la table ronde de la cuisine en famille, Damien teinte tout ce que je vois, tout ce qui est normalement devant mes yeux et sans rien entre eux et moi. Ça ne me déséquilibre pas, je ne dis rien. J’écoute mon frère et sa femme, je regarde mes parents, mes pâtes, la carafe transparente et qui déforme dans sa rondeur les mêmes pâtes qu’a mon frère dans son assiette. Quand je penserai à lui plus tard, je verrai tout ça, et aussi le visage offert de mon père en-dessous de moi, les dalles froides du muret sur lequel je lui ai écrit, et quand je repenserai à ce moment de famille autour du premier petit-enfant qu’on écoute le visage ravi au-dessus du babyphone, j’entendrai lui. Mon père s’inquiète tout haut pour l’enfant qui se tait dès qu’il y a quelqu’un, mais je n’entendrai pas son inquiétude, ses hypothèses, le souci qui monte à la poitrine et aux yeux des autres, ah bon tu crois ?, non mais je dis ça je sais pas, j’entendrai lui, Damien.à.la.voix. L’enfant et Damien se rassemblent dans ma tête. C’est un peu d’impossible peut-être. C’est leurs regards dans mes yeux. Entends mon secret petit enfant, quand tu me regardes je sais que tu m’entends. On t’a mis dans mes bras et je ne sais pas quoi faire de toi. Je te tiens, loin devant moi, ta tête dans ton cou dans tes épaules, pardon, oui je le cale sur mon bras, comme ça ?, ah la tête dans ma main, je ne sais pas quoi faire de toi, mais ton regard planté dans le mien.
Tiens, quelqu’un est passé pendant que j’étais sortie, le feu a été allumé dans la cheminée et deux bûches tiennent debout sur le carrelage rouge qui l’entoure. C’est signé mon frère, et ma mère n’est pas encore rentrée du jardin qu’elle les aurait mises à plat sinon. Je suis bien. Quand je me rends compte que l’opéra me fatigue l’oreille, je l'éteins. J’aime
Je jette une bûche dans le feu, j’ai choisi la plus grosse des deux, celle qui ressemble à une bonne épaule d’agneau avec le nœud du bois. Je regarde le feu devant moi. Je sens comme un filé glacé qui court mon cœur et qui me montre à quel point il n’a cessé d’être brûlant depuis mon travail, pendant mon travail et malgré le froid que j’ai accepté dehors. Dans la cheminée, le feu crépite en léchant sa gamelle, le feu continu et discontinu. Il parle sans récit, sans inflexion précise, je veux de lui. C’est un poème jeté, c’est une langue nouvelle. J’aime. Je suis dans l’attente - pour répondre j’ai fait entendre la voix du vent puis la mienne, j’ai chanté, pourquoi j’ai chanté, merde ! J’aime. Le feu me regarde, comme l’enfant qui sait, comme tout ce qui m’entoure. J'entends des pas dans le couloir et je saute sur ma chaise. C’est un réflexe. Anna, tu travailles encore Anna ? Anna faut pas tant travailler.
(illustration : Upa upa La Danse du feu, Paul Gauguin, 1891)