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Je sais où nous sommes. Nous sommes au café, sous la tonnelle bordeaux du café, dans le coin à la baguette de fer rouge et à la vitre avec les prix du café. Nous sommes juste en bas du bureau. Tellement de cafés. Ma mémoire dans mon corps l’a installé exactement où il faut, où il est, après le passage piéton et avant la bouche du métro, sans savoir le nombre de pas, il sait qu’il n’en faut pas un de plus, s’il en sentait un de plus. J’attends. Sans regarder je sais tout l’alentour, il est inscrit en moi : les écritures gris sur jaune et l’ardoise de la boulangerie Galopain ! derrière mon oreille, le rebord du trottoir un peu haut quand on arrive de biais pour filer avec le métro en-dessous, les grilles serrées à la taille qui protègent les quatre arbres à ce croisement qui fait comme une petite place. Sans regarder, je connais les tableaux des façades et où on voit le ciel. Elle m’a donné rendez-vous, là, à 18h30, elle est venue depuis notre quartier. Je suis sortie à 18h40. Quand je suis arrivée, elle avait un demi, à moitié bu devant elle. La mousse perlait juste au-dessus du niveau. J’ai dit la même chose. Elle attend que le serveur repasse, que le serveur soit passé. Elle a dit qu’elle voulait me parler. Ah bon ? J’ai ironisé sans l’intonation une seconde, j’ai parlé sans penser, absente déjà, avec toute ma débilité, avec le souvenir peut-être d’un effet quelque part. Elle attend. J’attends. Je sens mes jambes en angle droit, la plante de mes pieds immobiles sur le sol.
It's my liiiiiiiiiiiiiiiiiiife
And it's now or neveeeeer
But I ain't gonna live fo-re-veeer
I just want to live while I'm aliiive
It’s -
My -
Life.
It's my liiii
Elle parle. Je la regarde, j'essaye de me concentrer. Elle parle elle parle elle parle, j’ai l’impression d’avoir la tête dans un seau. Elle est en train de me quitter, à la table, le regard bien droit, le col parfait. C’est en face de moi, il y a une ligne des prix du café juste au-dessus d’elle, elle est coupée sous la poitrine. Je ne sais pas ce que ça me fait. Bon Jovi a pris tout l’intérieur de mon crâne depuis quelques secondes, alors quand je l’entends, elle, c’est sans pouvoir rien fixer, et je la regarde sans la réalité, dans un plan en 2D comme tendu devant moi.
Oui y’a Bon Jovi. Il a déboulé dans un silence, un tout petit silence. Elle me reprochait un peu, elle amorçait - plusieurs fois recommençant, elle a dévié son regard et tout son visage de moi soudain. Le trou de son oreille rouge. Je savais, j’étais sans rien. Dans mon cerveau ça cherchait à s’accrocher. Peut-être quelqu’un le fredonnait-il en passant sur la rue ? peut-être était-ce le moi de 16 ans en courant droit devant. It's my liiiiiiiiiiiiii
Elle s’énerve concentre toi putain. Elle attendait et j’ai répondu attends tu peux répéter. Un temps. Et elle répète, mais Bon Jovi aussi, avec son rythme en quatre toujours le même et ses paroles que je connais par cœur. Ça résonne en rythme contre les parois. It’s my lii / J’ai envie de me taper la tête contre la table et qu’elle se brise une bonne fois / now or neveeeeer. / Arrête. / L'arête de la table oui. / fo-re-ver / Elle pose sa main sur ma cuisse. Bon Jovi se tait, tout se tait. Reste. Arrête de bouger la jambe à la fin. Sa voix est plus douce, son regard aussi. Je pense reste avec ta main.
It’s -
My -
Life.
Elle me regarde, elle croit que je deviens folle. Je baisse la tête de peur qu’elle lise dans mes yeux ce qu’il y a derrière, putain que ce refrain taillé pour le Stade de France et tous ceux du monde, pour les vues d’hélicoptère. Elle recommence à parler. Elle me dit qu’on a arrêté de se dire, et l’hélicoptère descend. Je vois la foule en fusion et en arrêt cardiaque, le chanteur en cheveux qui déchire la scène. Si tu étais restée. Elle dit que rien dire et ne pas avoir besoin de se dire ce n’est pas pareil, que ça ne peut pas être tout le temps. Je vois l’épée plantée dans le cœur, or sur fond noir, immense sur les écrans. Elle dit que rien dire ça creuse entre nous. Je vois les murs du son. J’arrive à articuler si elle peut remettre sa main. Le sol s’ouvre sous ma chaise, elle dit non.
Nous marchions. Une randonnée du 11 novembre avec des amis des parents. C’était le grand tour du lac, douze kilomètres à plat. Haut dans le ciel sans couleur sans profondeur, les arbres étaient écrits en noirs, ils étaient très étroits. Il faisait gris mais doux. A hauteur de mes épaules, jusqu’à l’horizon, il y avait les jungles profondes des fougères et des mûriers-ronces des deux côtés du chemin. Lac interdit, ciel interdit dans un ciel gris, Bon Jovi hurlait mon air maussade et incomplet. Je fonçais, mon casque sur les oreilles. Je ne l’avais pas enlevé depuis le matin - juste d’une oreille en descendant de voiture pour claquer une bise au vieux couple sans enfant, et mon père avait avancé vers ma tête sa main, ma mère lui avait dit laisse faire, et en même temps je me dégageais. Je m’étais remise entière à Bon Jovi en accélérant le pas dès le premier, en m’éloignant des quatre vieux dépassés plantés sur le parking. Je l’ai tenu longtemps allongé, j’ai pris un tournant d’avance comme ça. C’était dur dans mes tibias. J’ai appuyé deux fois sur le bouton pour activer la répétition - un, de l’album - deux, seulement de la chanson. Mon cœur s’ouvrait comme deux poumons. J’ai marché toute seule tout le long, rien à boire, rien à manger, rien à foutre, et j’ai claqué la portière sur moi en les attendant dans la voiture. J’ai allongé mon siège, j’ai trouvé un paquet de gâteaux et
T’es avec moi ? elle m’appelle de sa main sur la table. T’es plus avec moi là.
Ah bon ?
Je sais qu’il faudra finir ça un jour, mais je cours. Je sais que j’aurais pu répondre par pleurer, m’y mettre, la supplier, mais je cours. Une autre fantaisie. En trente secondes, j’ai quitté l’alentour. Je tourne aux tournants sans glisser, je me débarrasse des passants d’un trois-quart du buste, je ne ralentis pas. Aucune rue bondée n’est trop serrée pour moi, aucun mur n’est assez large pour m'empêcher de toute part, tous se finissent au bout d’un trottoir, et il y en a toujours un nouveau qui commence et vers lequel je saute dans un grand pas qui avale plusieurs dalles à la fois.
This ain't a sonnnnnnnng for the broken-hearrrrrted ! Hou-Hou
Tant que j’avale la ville.