Ca-ta clop

Son pas dans l'escalier

Il monte l’escalier. Sept étages et son pas régulier et pesant. Il tape l’amorce de la marche à chaque avancée de son pied droit traînant, ça fait ca-ta - le gauche se pose avec tout son poids, clop, et c’est très lent. Il s’accroche à la rampe solide, il tire sur sa main à chaque deux pas, ca-ta clop, ca-ta clop, ca-ta clop, pour se hisser. Depuis la première marche, il regarde son pied gauche qui avance. Il pense à une bielle du dessus sur les roues d’un train : le mouvement monte et en avant du pied, et puis c’est comme s’il descendait et reculait. Un effet de sa vue bien tassée et qui le devance dans la tangence de son corps. Il relève les yeux. La rampe torsade comme une guimauve. Il s’arrête, il sert la rampe, la tête vide et pleine et gonflée. vhhouhh. Il ressent l’enveloppe de son crâne comme un étau qui se contracte et relâche, toujours serré sur son ivresse et ses pensées en tête à queue, cette bielle qui continue de tourner. Il sent, il ne sait pas si c’est la rampe qui palpite sous sa main ou si c’est son cœur jusque dans la pulpe de ses doigts. 

Il a quitté la soirée, et, longtemps dehors il lui semblait que les autres, leurs présences jointes comme une seule, il lui semblait que les autres qu’il venait de quitter l’accompagnaient. Et avec eux, la loop des dernières basses en bocal. Il y avait leur volume dans son oreille, qui enveloppait les cristaux, et tout autour de son corps qui descendait l’avenue. L’impression d’un coussin d’air sourd et ouaté comme un sirop qui se déplaçait avec lui et qui s’écrasait souplement - roulant sur lui-même dans l’avancée, le long des façades et contre les poteaux ronds auxquels il se retenait de grands gestes de ses bras dans l’élan de la descente. Au tournant il a glissé, le deuxième pied ne suivant pas la courbe du premier. Et le coussin avait disparu, quand il s’est rendu compte, étendu par terre, qu’il était tombé et que c’était dur dans sa cheville droite et partout sous lui le béton. - Le bringuebalement d’un camion poubelle le remet dans les bruits de la rue. Quelques talons et des voix conversantes, l’accélération d’une moto. 

Il dit je rentre je suis crevé. Il avait un peu discuté, une heure, à l’écart de la cohue et de la cadence centrales de la fête. Il était revenu jusqu’à la porte, mais on l’a rattrapé par-dessus l’épaule. Non je vais rentrer je crois je suis crevé. On a collé contre son front son visage, on le tenait par les hanches. Son meilleur ami. Et sa bouche a ri grand, explosant grande d’un coup, dans les yeux abrutis de l’autre. Alleeeeer Alleer ! Le meilleur ami le tirait au milieu des danseurs - et peut-être que s’il rentre assez tard, d’ici là elle aura fini sa garde, ils se retrouveront dans l’escalier. Aller ok. Il lui enverrait un message. Il a suivi les bonds des basses et des pieds pour ne pas se prendre son nez dans le menton. Un autre a sauté sur le duo. Il a mis un peu de temps, il a bu les verres vite comme on les lui tendait, il a été gagné par la danse gueulante, puis transie. Au moins trois heures. A la fin, seule la tête qui roulait sur le rythme du caisson. 

Il a pensé je pars, tout haut il a dit je pars et il est parti. 

Avant la soirée, il avait eu son cours d’apnée. La première fois, pour essayer, il était arrivé le souffle court, en retard, et toutes ses affaires sous le bras qui dégueulaient. Il avait remonté son écharpe avec son genou en trottant jusqu’au groupe. Le prof avait dit oh vous ça va vous faire du bien vous. Ils avaient commencé par des exercices de respiration, de sophrologie, comme toutes les semaines, avant cette fois de plonger en fosse à Argenteuil. Leurs corps allongés sur les serviettes et la voix calme et directive pour visualiser peu à peu et en partant de la tête chacun de ses muscles en train de se détendre et qui s'affaissent. Que la nuque, que le dos, que la cheville ne soient plus galbes et creusés. Puis c’est la chaleur qui pénètre, douce, agréable et jusqu'aux organes internes et auxquels on ne pense pas. Jusqu’à parvenir au cœur de toute sa conscience pour faire résonner son battement, et aux poumons qui s’épanouissent maintenant bas dans le ventre sans fouiller sous les côtes. Les poumons redevenus enfant. 

Dans la fosse, il a été lesté.  Descendre. Ne faire intervenir aucun muscle. La décompression. Concentrée. Se laisser couler, et, quand les pieds touchent le sol se laisser accroupir dans la dernière descente du buste. Il gardait les yeux ouverts. Le soûl était léger. 

La soirée était un anniversaire, les 25 ans, il faudrait finir arrachman comme on dit chez eux. Il avait choisi la périphérie la plus calme et la plus éloignée : la copine de, le cousin de, le collègue de. C’est bien l’apnée, mais après ça laisse le genou mou et l’envie de se poser devant une fiction qui se déroule sans nous. Un film à hauteur de son égale, sans rebondissement ni drame. Un film de Sundance comme dit Nepal. D’ailleurs on a envie d’écouter Nepal, au risque de passer de l’apesanteur à l’abattement et de niquer la vibe des danseurs. 

Le dos courbé pour avoir les yeux en face du trou, grimaçant d’un œil fermé pour éliminer le faux du vrai, il avance le bras et parvient à glisser sa clé dans la porte d’entrée. Ouf. Il se redresse un peu trop en arrière, déclenche la porte et de tout son poids s’enfonce dans la béance soudaine, un peu trop en avant. Une main atterrit sur le mur d’en face. Ouffffffffffff. Il pense à sa chambre au bout à gauche. La cuisine est là. Oui. L’eau. A droite son corps pivote. Il a la technique lui, il ouvre le frigo, il ajuste sa bouche les yeux papillonnants puis clos, et boit d’un trait un litre cinq, quitte à se faire une boule dure dans un coin du ventre. 

Il tangue, ça tangue, il vise encore et se lâche - maintenant ! sur son lit qu’il a dû prendre en marche. Prendre son lit en marche. Écrasé dans les coussins, il se souvient que sa mère lui a dit ça un jour. Il s’appuie sur son coude et pousse jusqu’à se faire rouler sur le dos - il dort sur le dos. Il expire, elle est forte quand même.  


Il l’avait oubliée. Il se réveille en sentant sur son ventre qui se gonfle et se creuse de respirer sa main. Il entend comme au lointain qu’elle boit comme lui d’un trait et la bouteille en plastique qui craque sous ses doigts, de plus en plus souple et pliante. Il fait jour il voit sous les rideaux. Il se retourne vers elle. Il sourit à sa gueule tirée, il regarde le rose de ses paupières à l’instant frottées, démaquillées. Il retrouve les deux rides parallèles entre ses sourcils juste au-dessus du nez quand elle boit. Il a envie de mordre là. 

Il sent sa cheville, un morceau de bois, sous le poids de celle qui s’endort. Il préfère la laisser, il se dit que ça fera ca-ta clop quelque temps et ça passera. Depuis qu’elle a fermé les yeux, il attend. Immobile en elle. Il sait qu’elle aime comme ça. Parfaitement éveillé, mais ne pas bouger jusqu’à ce qu’elle ait sombré profondément - - maintenant qu’elle travaille de nuit ils se passent ainsi le relais, vers 10h quand elle sort ensuite comme aujourd’hui. Après, il rattrapera sa journée. 


Chroniques, fragments et sentiments

Par Sarah dv