L'été 1

VILLE

Partout on sentait que l’été serait bientôt là. La sensation courait depuis le matin, depuis les plus petits rayons, dans les pulls enlevés et tenus sous le bras des premiers allants à travers la ville. Dans leur allure rapide mais déjà plus élastique. On levait les yeux du passage piéton et, avant le soleil, on découvrait les arbres. On s’y attardait. Le feu vert sonnait pour les aveugles. Les grandes pattes palmées des marronniers et leurs fleurs debout en corolles, les acacias avec leurs dragées ovales et sages toute sage en rang par deux - légères à fondre dans la bouche, les platanes inclinaient leurs boules poilues sous leurs feuilles en chauves-souris tenaces. Au bout des larges avenues on regardait un coin de pierre dans un tableau de ciel. C’était la fin du froid qui fige les parfums, c’était l’air qui agitait ses bras et les sensibles éternuaient d’avoir levé le nez eux aussi - tchaaa. Ils nous ramenaient dans les bruits de la rue. On se remettait en route vers nos journées. 

A la machine à café, on faisait une pause, on envoyait un message pour changer ses plans de cinéma ou d’apéro feutrés du soir. On échangeait un regard avec un qui attrapait une touillette, un coup de menton vers la fenêtre. Les commerçants s’étaient penchés sur un pied pour enlever les clenches, les squares étaient pleins à midi. Ils avaient grand ouvert leurs portes. La sève vive faisait frémir les cerisiers échevelés jusqu’au bout des ongles. Ici une chaise et un cendrier par terre devant un fleuriste, une barquette de frites léchée par un oiseau, là les vieux avaient réinvesti leurs bancs. On découvrait des bras blancs, les aisselles brunes, des débardeurs tourmentés qu’on avait pas prévus de montrer mais bon, bref, on s’en fichait un peu. Quelqu’un avait répondu en même temps c’était ça ou rien. ah-ha. L’après-midi passait lentement, le soleil taquinait les nuques. On écoutait moins en réunion ce qu’on disait, on disait moins dans le même temps, on promenait son ordinateur et son air affairé dans les couloirs. Les urgences après 17h étaient revues à la baisse par les N+1, on avait pas les assets nécessaires, on ferait ça demain. Première heure bien sûr. Bien sûr - sans avoir pu le dire en premier, on était d’accord. On décrochait et on confirmait la grand-mère pour s’occuper des enfants. 

En sortant, on parlait longtemps en bas des bureaux et on en avait même pour les mecs de la sécu des grands boulevards qui tout au long des banques et des beaux magasins gardent la bouche close et les mains dans le dos. Bonne soirée Manu. A demain Manu ! On avait un geste pour les banquiers familiers. On ne fonçait plus chez soi pour se mettre à couvert de l’humidité et du soir, pour se mettre à couvert de la foule fonçant de tout côté chez soi. Les pulls flottaient sous le bras - décidément ils n’avaient pas été portés de tout le jour. Dans les écoles, on en retrouverait beaucoup aux porte-manteaux abandonnés. Le soir tombait et on regardait encore. La lumière devenait clémentine dans le ciel rose en filaments et qui courait là-bas. On tirait les couleurs, du jaune contre du violet, du vermeil contre du marine, des fleurs, des fluos. Certains se changeaient en vitesse et en sifflant un premier verre avant de ressortir. On avait pas prévu tout ce monde au bar. Bah si. Bah non j’avais pas pensé ! Les baby-sitters, les isolés sortaient sur les balcons. Près des universités, sur les immenses terrasses, on se tassait serrés en bande pour un couple d’inconnus d’autres quartiers, d’autres vies rien qu’à les voir, et qui avaient voulu continuer plus loin que leur table d’en bas. On se parlait par petits cahots, après une pensée qui avait fait saillie dans le rouli sur le bruit - et d’abord, en souriant : on ne s'entend pas ici. La tiédeur du jour poussait tard dans la nuit, c’était comme une invitation. On ne pensait plus à invoquer la fatigue ou le travail tôt pour rentrer, la joie ne retombait pas et on n’avait plus besoin de patience, d’un petit mensonge. C’était à son tour d’aller commander au bar, bon ok, on se levait dans les commandes. Oh. On avait un pantalon à motifs, moulant - on faisait répéter les cocktails en mémorisant avec ses doigts, un pantalon avec des losanges vert d’eau et vert sapin, avec des liserés gris entre. Suspendu au rire des autres qui avaient continué, on mettait du temps à se rassoir avec les verres dans la main, on avait des cheveux courts, noirs, on avait des sourcils en virgules nettes comme deux serpes en miroir, noirs aussi. Le travail le lendemain serait toujours tôt et la fatigue plus grande, mais il n’y avait plus d’heures, plus d’horaires, même de métro. On disait qu’on dormirait plus tard, quand on serait mort hein. On s’extirpait de son col roulé pour un débardeur pâle, on avait chaud, on dansait à l’intérieur du bar qui avait bousculé la musique et les tables oisives. Et après : tu as vu comment ils s'agitent dedans ? On avait tendu le cou. Quoi ? J’ai dit on dormira quand on sera mort hein ! Allez debout ! C’était le réveil de la nuit illimitée rendue plus vaste encore et plus sucrée par le goût en début de langue de toutes celles qui allaient suivre. C’était l’alcool et l’envie des poitrines qui se soulevaient haut. C’était la piqûre de l’été. Les instantanés de hasard, les hasards de rue en rue qui avortent au printemps, pourraient bien fleurir maintenant.


Chroniques, fragments et sentiments

Par Sarah dv