Elle se souvient des champs de blé

Elle se souvient des champs de blé hauts et dorés, craquants sous leurs pas, des épis lourds et gras plongeant vers le sol. Elle avait mis sa main dessous.

Le mois d'août. Ils partiront avec les moissons. Ce jour-là on avait appelé, on avait dit qu’on venait : les grands enfants s’étaient invités chez un oncle éloigné de la famille. Un drôle d’oncle comme il y en a et qu'on aime en retour, un peu encombrant et trop solitaire pour la deuxième génération et les conjoints. La première génération venait de disparaître avec la mort de la grand-mère et les grands enfants étaient toujours la troisième, des enfants. Chacun à son poste. Peut-être jusqu’à ce qu’eux même en aient.

La maison de la grand-mère était la dernière du village, à la croisée des rues et des champs. La cour, l’auvent ouvragé et la grande porte qu’il abritait côté rue, le jardin côté champs, avec son portillon enfoui dans les broussailles. On tirait sur sa manche, on passait le bras par-dessus et on soulevait le loquet. Le portillon s’ouvrait. L’oncle habitait au sommet de la colline voisine, une petite maison aux quatre vents, entourée d’un jardin herbeux et ras, sans clôture. Au loin c’était une tonsure à la bâtisse isolée, au loin au-dessus des champs épais et immenses et qui se déversaient tout autour vers les routes menant plus loin, on ne sait où. Tout se dérobe ici. Les châteaux d’eau se lèvent derrière les virages, on tombe dans les villages. Une campagne vallonnée. Le sud de la France chaud et brusque jusqu’à l’orage l’été. Mais les enfants s’en fichaient, pour eux rien d’écrasant. Il y avait un totem planté devant la maison, sculpté par l’oncle et un ami passé. Un bois blanc, parfois comme transparent jusqu’au bleu, jusqu’à du sang desssous, ils avaient retiré l’écorce et creusé des volutes, ils en avaient passées certaines à la couleur, rouge, jaune ou verte, il racontait qu’ils avaient fait cela en une après-midi. Le tout avait été verni pour ralentir la patine du temps, brûlant ou mauvais. Tout le monde était venu dans la grande maison, pour une fois encore, comme avant. Un avant révolu depuis longtemps, depuis qu’ils avaient grandi et que la famille s’était desserrée, et que la mort de la grand-mère venait un instant ressusciter. Il y avait les immanquables disparus et il y avait les restants, ceux qui étaient venus régulièrement voir la mère ou grand-mère et qui avaient toujours attendu la relève. Aujourd’hui plus besoin, alors on essayait de mettre derrière soi. On en parlait sur l’oreiller. Elle, était souvent venue. Elle y était bien, elle s’y était attachée. Dans un moment bref, de solitude entre deux groupes, deux activités, elle traversait le couloir du second, elle a été approchée par une odeur, elle s’est penché, le nez nouveau en suspens. C’était l’odeur de l’été : une odeur sucrée, descendante, aux notes un peu aigres des foins et curieuse des recoins. L’odeur lui plaisait. La lucarne était ouverte. Un faisceau de lumière et de chaleur lui glissa sur l’épaule quand elle rejoignit les autres à la salle télé.

Ils avaient déjeuné sous le tilleul, certains avaient fumé une cigarette avec le café, un jeune avait écrasé la sienne dans le ramequin fini des radis et il avait été imité par son voisin. Un vieux avait rouspété. En revenant avec un cendrier et sa cigarette au bec, une autre avait eu l’idée qu’on aille voir l’oncle. On s’était levé d’un coup et - hop-hop-hop, on n’était pas parti les mains vides. Dans la cuisine, ils avaient posé en désordre et sans regarder, on allait passer à travers champs, on allait apporter un petit pot de beurre, l’un avait saisi un panier. On prend aussi des chapeaux là-haut ! Là-haut, dans le placard en sous pente, ils avaient trouvé des chapeaux, des leurres à mouche, un losange brodé dont on n’avait pas coupé les franges. Un drapeau américain en toile rigide. Ils avaient rempli le panier, ça, et là, ils avaient passé le bras et tiré le loquet. Deux avaient évoqué leur grand-mère en marchant, elle et un autre. Elle était restée ici seule pendant vingt ans. On avait cueilli des brins de blé, on les avait glissés dans les creux du totem. Un dans une bouche riante. On s’était installé sur le banc contre la maison et dans l’herbe paillasson. Quand même on avait eu un peu chaud. On avait enlevé le drapeau américain des épaules. L’oncle s’en drapait, il avait du jus d’abricot et de l’eau fraîche dans le frigo. On s’était levé. 

Quelques jours après, les moissonneuses remplaçaient les vacanciers. Elles partent des régions les plus au sud et les plus chaudes et remontent en rang serré la carte de France. Les vacanciers sont repartis directement jusqu’à Limoges ou Paris.

Tout le monde s’en est allé, sauf elle. Son père a rouspété, c’est toujours lui qui rouspète. Sa mère s’y est fermement opposée. Les cousins avaient déjà disparu. Je n’ai rien à faire à Paris. Son frère et sa sœur n’ont pas compris, tu devais partir en voyage avec tes économies, non ? Mon voyage c’est ici. Mouais. Sa mère s’est tapé la cuisse, débrouille-toi. 

Pendant plus d’un mois, elle avait appelé ses amis - je suis restée, et elle avait à raconter. C’était joyeux. Elle débroussaillait la porte dérobée, elle se baladait dans les champs, avait réparé l’auvent dont un carreau avait sauté avec l’orage, s’était éclairée à la bougie ce soir-là. Elle se plongeait dans les armoires et les tiroirs de la famille. Les lilas des Indes que la deuxième génération avait tant attendus fleurissaient enfin. Avec une saison de retard, comme si la mort de la grand-mère et le creux indécis qu’elle avait pioché parmi les cœurs avaient suspendu pour un temps leurs floraisons. Son cœur à elle avait été aussi tiré pour accueillir d’autres errements. Des fleurs roses et vives en grappes charnues. Elle les avait regardées se multiplier et s’ouvrir avec surprise et excitation. Elle lisait dans les transats. Ses parents lui avaient laissé un message : si tu peux commencer à ranger… On avait été très occupé. On était descendu trois jours pour l’enterrement et six pendant l’été. On avait résilié les abonnements internet et Comme j’aime, des mauvais petits plats parce que la grand-mère n’aimait pas cuisiner. On avait bien mangé. On avait payé la redevance tv avant de partir. Le soleil est resté longtemps, mais plus doux, plus accueillant. Et il faisait bon. Elle s’en est rendu compte alors. Elle avait retrouvé un lecteur dvd et échangeait des films avec le vieil oncle qui avait accroché le drapeau américain à son totem. Comme les Américains tu vois ? Elle se rendait tous les jours chez Michel, qui tenait l’épicerie-bar-tabac, pour quelques achats ou un demi en terrasse sur la place. La première fois elle s’y était rendue par nécessité et en vitesse.

Il y a quelques jours, ses parents sont passés pour le week-end de la Toussaint. Ils ont lacé de vieilles baskets et sont sortis dans le village. Elle a attrapé la clé sur le piton et a fermé la porte après eux. Le restaurant du bout de la rue fait à la commande et à emporter maintenant, pas de reste et moins de vaisselle. ça marche plutôt bien pour lui. Et il va jusqu’à la ville les soirs de match et de fête avec son camion. L’épicerie va bien. Ils ont discuté un instant. Plus loin, le salon de coiffure et qui n’ouvre qu’un jour par semaine. La boulangerie et la boucherie, fermées depuis longtemps. Il n’y a plus trace des autres commerces.

Ils ont poussé la grille du cimetière. Elle n’y était pas retournée. Ils ont interrogé quelques noms et portraits au gré des allées. Ils ont déposé des fleurs. Son père a récité les prières, elles ont fermé les yeux. 

Elle a dit qu’elle était bien. Son père a descendu sa fenêtre et sa mère a démarré. Il a plu toute l’après-midi après leur départ. 

Cette nuit, il a gelé. L’air a changé. Elle a ressenti une gêne en se levant. Elle a ouvert sa fenêtre et a pensé que l’air était entièrement froid et qu’il ne sentait pas. L’automne avait été bienveillant jusqu'à maintenant. Derrière sa caisse, Michel a installé le petit radiateur électrique qu’il réserve à l’hiver. 

Il faisait très sombre dans le salon. Elle s’est relevée. Elle a allumé un feu pour gagner un peu de lumière et de chaleur. Un peu d’animation. Elle avait pensé qu’elle aurait le temps de remplir les trois malles à bois avant le froid. Elle a trouvé quelques pommes de pin et des brindilles au fond de l’une, une bûche dans l’autre. Elle a découvert du charbon sous la cendre. On n'avait pas pris le temps non plus de nettoyer la cheminée. Elle a soufflé longtemps, pour encourager les flammes sur les brindilles et les braises qui scintillaient sur le charbon. Elle a posé sa bûche sur les chenets. Elle s’est rassise et à repris son livre, ferrant un plaid sous son menton. Elle n’a pas lu. Elle s’est relevée sans arrêt, vingt fois, trente fois - soudain, elle ne savait plus s’occuper. Elle a voulu s’installer dans le rocking-chair et son balancement régulier. Que le temps passe. Que son coeur reste muet. 

Elle a tapé du pied, imposant un sursaut au fauteuil. Elle est sortie côté champs. 

Sur le chemin, elle marche, elle avance bien. Elle se rend compte qu’elle n’est pas allée voir l’oncle depuis la venue de ses parents. Elle y va. Elle va couper à travers champs - ceux-là ont été labourés précocement pour le blé tendre. Elle va passer du talus vert effiloché à la terre brune et replète, à ses vasques et mottes rebondies et changeantes. Tiens, elle paraît argentée. Elle y saute. Surprise elle trébuche, elle avance sans se démonter - c’est peut-être un écart, une maladresse d’un muscle. Elle continue mais la terre est blanche partout, rigide partout, sculptée ferme par le gel. Son pas vibre sur le sol. Par défi et bagarre, elle continue. C’est douloureux dans ses jambes tendues. Elle relève la tête et respire profondément. Alors ses poumons deviennent deux, déchirés par l’air glacial et râpeux et qui descend du ciel, et le froid s’installe dans les caves. Elle expire, elle presse ses bras sur sa poitrine, elle se sert dans son corps. Elle n’arrive pas à s'en débarrasser, malgré l'échauffement de son cœur qui s’est remis à soliloquer juste à côté. Ce sera ça l’hiver ? Il tape à ses oreilles. Elle se souvient des champs dorés.  




Chroniques, fragments et sentiments

Par Sarah dv