La Nuit

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Agar se tient les poings sur les hanches, elle est bien plantée dans le sol. Et le sol est vert, gras, replet comme un ventre bien nourri. L’herbe et la terre sont gorgées de l’eau du printemps et s'abreuvent l’une l’autre selon le cycle de la journée et de leurs besoins, rosée puis sécheresse en surface qui commence après midi. C’est son jardin, celui qu’elle travaille depuis plus de dix ans et dont elle admire la plus en plus grande autonomie. Elle passe de la verveine aux essaims violets des campanules, à la vigne qui déborde, elle s’installe sous la  fraîcheur du tilleul ou court comme elle peut et en riant au secours d’une branche qui a été trop gourmande et qui soupire sous la corbeille de ses fleurs qui jour après jour deviendront plus lourdes et plus fruits. Faudlait voil à êtle moins nalcisse ma p’tite dame. Agar a le centre de gravité bas et qui roule comme ses R avec un malin plaisir quand elle marche, Agar ne va pas très vite. C’est son vieux mari, Alain, qui se moque d’elle comme ça : depuis qu’on s’est installés à la campagne, Agar prospère des hanches, de la lenteur et des ailes. Des quoi ? Des L je veux dire, la lettre L. Tu racontes vraiment n’importe quoi. Quand l’auditoire est citadin, Agar est citadine dans son jardin. Agar a toujours été très adaptable - elle a beaucoup été transportée aussi, avec le boulot de son mari tant qu’il travaillait encore, et elle a comme conservé de l’enfance leur instinct mimétique, la bouche et les mains grands ouvertes et qui se referment sur le rien en même temps que leur parvient un commun dans l’air - cigarette sans fumée qu’on étire loin devant soi ou volant de voiture dans les doigts injurieux d’un chauffard, et qui adaptent leurs foulées. N’importe quoi. Quoi qu’il en soit et tous les soirs, debout devant le pré aux ânes du voisin et qui tombe jusqu’à la grand route, Agar regarde le soleil se coucher derrière la colline suivante. Là où elle habite, on retrouve longtemps le soleil descendant après l’avoir perdu dans un gouffre : il suffit de suivre un sentier ou une route qui remonte encore une fois. Agar aime le soleil et Agar aime marcher. 

Ce soir, le soleil semble disparaître plus lentement que d’habitude. Agar regarde, elle regarde, elle ne bouge pas plus ses poings que ses jambes, dos à la maison, et le temps lent lui creuse dans le cœur comme une tranchée bleue. C’est que la journée a été vivante aussi. Sur l’herbe rouge, son ombre s’allonge - si Agar regardait, elle verrait qu’elle grandit loin mais sans perdre de son trapu. Agar devient titan de nuit. Soudain, elle entend derrière elle un grognement contenu et qui devient aussitôt le souffle d’un effort à mobiliser tous les muscles d’un homme. Il la ramène dans le présent - la plaie se referme, et Agar se retourne vers la maison. Le grand miroir acheté à la brocante à la ville se tient debout sur le pas de la porte, entre les pieds et la tête d’Alain, et attire l'hostie du soleil mauve dans la maison qu’on n’a pas encore allumée. Le soleil devient le cœur d’Alain, le soleil devient la balle du chien Max, ou encore l’ampoule un peu plus haut. Agar sourit au miroir. Sur l’herbe, son ombre collante grandit quelques secondes encore puis elle disparaît, d’un coup d’un seul. Agar lève le pied et suit son cortège dans la maison. 

Elle ferme la porte derrière elle, et les ânes se mettent à gueuler, ils se mettent à pleurer pense Agar qui ne voit plus rien, comme les nourrissons, comme les chats deviennent fous et courent en rond quand le soleil se couche. Comme Agar avait senti le bleu monter. Agar allume une lampe, et se frotte les mains. On ne sait pas d’où elle a tiré cela.


Dans leur lit, sous le drap de lin épais et dont il aime sentir les fibres sur sa poitrine, Alain a appelé leur fils : sa copine va bientôt accoucher, les travaux pour couper le salon en deux et en faire une chambre d’un côté finissent, et le fils est un être anxieux. Nan mais papa ça va, ça va ok ? Pourquoi tu appelles, je t’ai dit que je vous téléphonais quand on partirait pour la clinique, quand on sentirait que c’est le moment, ça peut être demain, ou après-demain encore ! Je peux prendre des nouvelles rétorque Alain. Oui, bon, ben tout va bien, Jo a eu une contraction assez forte, mais juste une, ça se rapproche pas je crois. Ça va quoi. Alain entend que le fils sourit sur la dernière phrase, qu’il ne veut pas être trop dur non plus. D’accord, d’accord mon fils. Alors, Alain enchaîne sur la maison des Monier, en bas au village, la maison que le fils a toujours adorée, il dit tiens j’y pense, j’y pense comme ça, il paraît qu’en bas, au village, Alain essaye de sonner anodin. Agar tourne la tête sur l’oreiller. Alain essaye de sonner anodin et raconte que la famille Monier vend sa maison, et que c’est con, c’est absurde même, ils viennent d’aménager le jardin, que c’est vachement bien maintenant - enfin, apparemment. Nan ! encore ! Papa c’est pas possible ! Depuis quelque temps, Alain ne se défait plus de l’envie que son fils revienne habiter près de lui. Il expose plan sur plan sur la comète à Agar, ça revient plusieurs fois par semaine, et quand il a son fils au téléphone, il tente plusieurs fois aussi. J’y pense parce qu’avec l’enfant, peut-être/Le fils a raccroché. Agar se replonge dans son livre à la seconde, évitant le regard d’Alain qui a parcouru le vide pendant qu’il perdait son fils et qui a maintenant besoin de s’accrocher à quelque chose, de s’accrocher avec quelqu’un. Alain ouvre la bouche pour rouspeter tu veux faire un commentaire bien sûr Agar prospère des commentaires, quand le téléphone se met à sonner, et le prénom du fils apparaît à l'écran. Un sourire tire sur le visage d’Alain, d’Alain qui met le haut-parleur pour qu’Agar qui n’a rien dit, rien demandé, puisse entendre que le fils veut s’accorder avec le père. Maman !!! Maman, Jo a eu une deuxième contraction juste quand j’ai raccroché ! ça veut dire quoi ? c'est le moment ? Maman ! Agar prend le téléphone des mains d’Alain. Elle dit Oh mon chéri, respire lentement mon chéri. Voilà. Encore. Alors

Dans le noir, Agar entend la respiration de celui qui git lourd dans le sommeil à côté d’elle, une respiration selon son rythme, sans plus rien de saccadé dans les épaules et sous la nervosité du jour. Elle ne peut plus dormir, pour elle l’excitation est montée avec la nuit. C’est monté du ventre, ça l’a réveillée, d'un coup elle a eu les yeux ouverts, elle voulait avoir des nouvelles. A minuit Jo avait perdu les eaux, à minuit vingt elle avait été prise en charge à la maternité. Agar veut savoir. Elle voudrait aussi qu’Alain partage son attente. Elle le regarde sous un rayon blanc. Elle pense. Elle trouve. Elle se soulève, allume l’applique au-dessus de lui et garde la main prête sur l’interrupteur. Elle attend. La respiration du dormeur change bientôt, bientôt un premier mouvement naît dans le corps d’Alain, et Agar éteint. Elle attend, elle espère encore sinon il faudra recommencer, quand du côté d’Alain le matelas remonte. L’écran du téléphone s’allume. Alain, en retrouvant sa conscience, s’est souvenu qu’ils attendaient la naissance de l’enfant ainsi qu’Agar l’avait anticipé. Du nouveau ? la voix d’Agar résonne dans le noir, un peu trop fort. Alain se retourne. Il bâille, il cligne des yeux. Agar lui caresse l’oreille. Y’a du nouveau ? Non. Et il est même pas six heures. Et on aurait entendu le téléphone sonner sinon. Le visage d’Alain descend d’un cran en même temps que son corps se réenfonce dans le matelas. L’écran du téléphone laissé aux seuls yeux du plafond s'éteint, Agar regarde toujours Alain. Aller marcher, aller voir le soleil se lever au-dessus du village elle pense. Elle chuchote viens, tu veux aller marcher jusqu’au point de vue ? Alain grogne en se retournant la tête dans le coussin.  


La lune est au milieu du ciel. Agar descend le chemin de sa maison au village, traverse les rues aux façades lisses, aux âmes en suspens derrière les volets unis, jusqu’à ressortir au pied de la grande colline qu’on appelle montagne ici. Il fait doux. Agar marche, Agar grimpe sur le chemin de grès clair et qui perce loin dans la nature. Elle sent la nature bienveillante autour d’elle - que le chemin n’y est pas là pour rien, veillante avec elle. Elle pense à l’enfant qui va naître, la tranquillité de l’air lui donne envie de lui souhaiter exactement cela, une vie tranquille, bonne, avec quelques éclats. Sous la lumière de la lune, tout paraît argenté et immobile, tout paraît un négatif des temps lointains et animaux et qu’elle atteindra bientôt. Agar s’avance vers eux, un nouveau à chaque pas, et au moment de les approcher, oui, tout se gonfle de vigueur, soudain ils sont d'ici et d’aujourd’hui et les feuilles sifflent quand passe son oreille à côté. Les trèfles du lierre qui s’enroulent autour des frênes et leurs écorces claires se détachent aisément à leur rencontre - même chaque veine sur chaque feuille, et le faîte des jeunes ifs plus bas et plus piquants. L’ascension est longue jusqu’au replat du causse, Agar est un mammifère lourd, et la forêt arrive. L'œil d’Agar anticipe et s’ouvre vers l’ombre. 

A l’entrée de la forêt, Agar baisse le museau. Elle cherche. Il y a une odeur aigre qui chatouille, l’odeur d’un troupeau en fuite, déjà parti, et dont la peur flotte encore à un mètre du sol. Agar connaît l’odeur des ânes quand ils pleurent, c’est presque celle-là. Agar hume, l’odeur suit le sentier vers l’est. C’est son chemin aussi. Puis, les chouettes et les oiseaux de nuit semblent se passer le relais, ils chantent tous la même note, aiguë. La note la précède, et on se donne aussi le message vers le nord et le sud, là les chants filent des deux côtés et deviennent de plus en plus ténus dans le large du bois. Agar avance depuis longtemps, elle ne pense plus. Il y a ses hanches qui roulent et son souffle, et ses sens aux aguets, il y a la nuit épaisse dans la forêt, la nuit qui n’a plus de temps, qui ne passe plus les secondes, qui entre par où elle veut et pénètre jusqu’à l’arrière du crâne en creusant toujours plus loin un lac noir aux reflets autonomes derrière les yeux. Sans le sentier aux têtes pointues, sans la sensation des cailloux sous ses pas, la nuit ne serait plus que ce marécage sans haut et sans bas, ce milieu poisseux qui rend muets la définition de l’être et sa volonté de vouloir droit. Le sentier se finit. Agar s’enfonce où elle peut. 


Alain s’éblouit sous le plafonnier de la cuisine. Il bâille un grand coup, puis allume dans le même mouvement d'habitude la bouilloire et la radio. Il s’approche de la fenêtre dans laquelle se superposent son t-shirt clair et l'herbe noire. Il craque son cou à droite, à gauche, en se regardant un peu - il a posé son téléphone sur le plan de travail. L’eau commence à ronronner. De seconde en seconde, le cerveau d’Alain gagne en élasticité, il recommence à voir devant - l’arrivée de l’enfant, et dans le passé aussi - Agar qui était réveillée avant l’aurore, Agar qui est allée marcher. Alain regarde la nuit. La nuit. Il y a quelque chose. Le clac de la bouilloire arrivée à ébullition se fait entendre et la radio prend le relais de l’eau. Alain met un peu de temps à l’entendre, il est reparti vers le devant, il a appuyé sur l’écran de son téléphone, rien, il est en train d’écrire un message à son fils pour lui dire qu’il pense à eux, qu’il espère que tout se passe bien, qu’il a hâte de les voir tous les trois - de toute façon Alain se prend rarement à écouter la radio qu’il allume. Mais ce matin les voix sont plus vacillantes et urgentes, elles se chevauchent, elles s’en veulent, parfois elles se taisent longtemps et à cela l’oreille ne peut pas se soustraire. Alors Alain entend enfin ce qui a arrêté le monde : ce matin le soleil ne s’est pas levé, ce matin au méridien heure+0 GMT de Londres le soleil n’a pas commencé le jour pour tout le monde jusqu’au lendemain. On dit que les télescopes se sont mis à fouiller le ciel immense, on parle d’Elon Musk et de ses satellites aussi, mais d’abord - attendez, du Gran Telescopio de Mexico, le plus grand, le plus précis, d’ailleurs visité par la princesse de Monaco le mois dernier. On parle, personne ne comprend, personne n’a d’infos/flash info : Macron prendra la parole à 20 heures. Les journalistes rient et hurlent, c’est pareil, c’est pareil que pendant le covid putain. Alain ne peut s’empecher de traverser la pièce pour aller voir de l’autre côté par la fenêtre, et de comparer le noir persistant à l’heure, 8h33, de début d’été. Alain pense à Agar et part en courant.

La radio reste allumée dans la cuisine, bientôt on passe de la musique. C’est vendredi 21 juin, on ne sait rien, et le vendredi c’est le jour des sorties.

Sur le replat, une lumière perce à travers les derniers arbres de la forêt. Elle balaye à droite à gauche, saccadée, et jusqu’à la voûte. Elle grandit. Alain apparaît avec sa lampe au poing. Il continue tout droit, une fois il crie le nom d’Agar. Il monte la dernière montée pour atteindre le point de vue. Sa lampe fait briller les cailloux du sentier et les quelques bosquets de houx disséminés au-dessus de l’herbe maigre à cet endroit. Tout au bout, là bas, à côté de la table d’orientation polie, il y a la silhouette mate d’Agar dans son manteau, assise sur son rocher. Il y a l’écran du téléphone d’Alain qui s’allume dans sa poche. 

En dessous d’Agar, la vallée s'étend loin. Il y a leur village juste en bas - il y a les lumières des maisons, et les autres qui se sont taillés leur endroit dans les creux ou sur les collines faciles. A l’horizon, il y a la moitié de la grande ville. Quand Agar est sortie de la forêt, la lune avait fini sa course, et, s’il n’y avait pas eu l'électricité, Agar se tiendrait au-dessus du vide. Agar pleure. Elle n’a pas eu besoin de la radio ni d'Alain pour comprendre. Elle a attendu le soleil et elle a senti quand il ne fut plus temps. Elle n’a pas tout perdu de la nuit. Au son de ses pas, elle reconnaît Alain approchant. Elle lève la main au-dessus de son épaule et Alain la serre contre son ventre replet et qui se laboure. De son autre main, Alain tend son téléphone à Agar : il y a le nom du fils, il y a les secondes de l’appel qui défilent. Oui l’enfant est né, et c’est pour lui, pour eux, que le cœur d’Agar avait rejoint sa tranchée bleue. 


(illutration : La Comete, Max Ernts, 1959)

Chroniques, fragments et sentiments

Par Sarah dv