Un beau matin

matin chagrin

Elle est toute triste sous les draps. Quel chagrin. Elle voudrait tant qu’on l’oublie et qu’ils partent sans elle ce matin. Elle voudrait retourner devant la glace et avoir le temps tout au long de la journée de se reconnaître, de se réapprivoiser avant de se montrer aux autres, à l’école. 



Tout allait bien quand elle s’est réveillée, toute seule, d’avoir fini de dormir. Les yeux ouverts juste avant la conscience. Ce qu’on découvre au matin avoir été une bonne nuit dans une chambre où on sait tout identique à la veille. Elle reconnaît le poids de son bras en tendant la main vers sa lampe, l’odeur sucrée de sa nuit et de son pyjama qui passait sous son nez. Et sa mezzanine, qui a grincé de son bruit métallique et creux quand elle a descendu l’échelle. C’est elle qui l’a choisie au magasin. Une nouvelle maison et son entrée au collège, un nouveau collège, alors fini le lit bateau et les petits chiens au mur. Une mezzanine en aluminium avec un grand bureau dessous. Elle n’a même pas déballé son zoo en porcelaine. Deux lampes articulées, une pour en bas une pour en haut, des gros classeurs à étiquette et à trou pour l’index, et cette affiche de Paris, dénichée au coin de l’allée suivante dans le magasin. Un fatboy, dans lequel s'affaleraient ses nouveaux et de plus en plus amis. Elle les regardera bouche fermée comme elle fait, elle sera contente quand ils seront vautrés et bruyants. La veille du déménagement, elle s’était sentie grande en tendant sa trottinette à sa petite voisine de Toulouse qui n’avait rien demandé, en la regardant s’éloigner à grands coups de jambe, le buste penché sur le guidon. Oui, elle était grande maintenant. Dans le magasin, elle n’avait pas voulu du réveil que sa mère lui désignait. Non s'te plait. Quoi non ? Elle préférait, encore, pour un an, s’te plait s'te plait, sa voix et ses chatouilles sur les pieds pour la réveiller le matin.

Les yeux ouverts, elle a appuyé sur l’interrupteur de sa lampe et elle a regardé sa montre attachée au barreau de la mezzanine. 6h40. Ah. Elle est descendue très vite, elle s’est dit qu’elle allait devancer tout le monde : son père pour installer le petit-déjeuner, ses trois frères bouffis autour de la table et sa mère au pied de son lit. En plus, comme ça, elle aurait du lait froid pour ses céréales pour une fois. La cuisine était vide. Là haut, une chasse d’eau et en même temps la voix mutante d’un ado projetée sur une porte fermée, la radio depuis la chambre ouverte de ses parents. Il fallait faire vite. En pensant à son prochain geste, elle a pris un à un et rapidement et elle a posé sur la table tout ce qu’il faut. Elle a préparé les bols et les cuillères à côté, elle a sorti le pain tranché du congélateur. Le pain noir pour sa mère - le blanc la fait gonfler. Elle a pensé à tout. Puis, elle s’est approchée des baies vitrées surplombant le jardin, prise d’un sentiment qui tient haut la tête et le cœur généreux avec lui-même. L’eau pour la ricoré de son père ronronnait. A deux doigts des mains sur les hanches. Mais il faisait encore nuit dehors, et dans la baie vitrée, juste devant elle, maintenant, elle n’a vu que son reflet et qu’elle n'a pas reconnu. 

Elle était allée chez le coiffeur la veille, et après la nuit elle avait oublié. Elle avait oublié, et ce qui était nouveau et hardi et bienvenu hier était impossible aujourd’hui. Elle eut un haut le cœur d’avoir perdu ses sourcils et d’avoir été déformée d’un cou d’alien pendant la nuit. Elle avait demandé une frange longue et un carré court pour ses cheveux bruns, fondus ce matin dans la noirceur du jardin avant le jour. Elle s’est approchée un peu plus et elle a deviné ses cheveux. Elle s’est souvenue, elle s’est mise à pleurer, à l’école il faudrait tout recommencer ! Elle a tout balancé dans les placards et le congélateur et elle est remontée sous sa couette. Elle pleure. Et elle pense aussi. Dans son lit, elle ne pourra pas faire semblant d’être malade, ça ne marche pas avec sa mère. Alors juste de ne pas se réveiller ? Oui. Elle dort et elle ne se réveille pas ? D’accord. Sa mère refermerait la porte de sa chambre, voilà. Les garçons ! En chuchotant et en s’éloignant : les garçons… descendez petit-déjeuner ! papa a tout préparé.  Rampamrampampampamrampampampampam fera le troupeau dans les escaliers.

Ça suffit tu crois pas ? Aller, descends de ton lit. C’est le matin et moi aussi j’ai envie de passer une bonne journée. Elle garde les yeux fermés, très fermés. Concentrée, elle a arrêté de pleurer, elle anticipait le bruit de porte qui allait s’ouvrir. Maintenant c’est le si contre le non muet, c’est à celle qui tiendra le plus longtemps, et elle a un peu peur aussi. Aller, debout là-dedans ! Sa mère tend le bras, cherche, et ne trouve pas les pieds cachés haut contre ses fesses. 

Attention, on va partir sans toi… Hein ?! mais oui, oui, partez sans moi ! Tu vas rester seule toute la journée… Oh c’est mon jour de chance ou quoi ? Elle commence à avoir chaud à la tête sous sa couette, elle a envie de remuer. Dépêche toi ma chérie... Si elle dit que c’est jeudi et qu’il y a des frites à la cantine, j’m’en fous. Je vais devoir te gâcher la surprise de ce soir… …Non mais elle ment, elle ment la mauvaise, elle sait que j’adore les surprises. Je te laisse dix secondes… 10… On est quel jour aujourd’hui ?  8… Et si elle ne mentait pas ? 6… vendredi ? 5… c’est pas un jour à surprise ça vendredi. 4… On part en weekend ??? 3… Et nos affaires ? 2… Papa les préparera !!! 1… Stop !!! dis rien. Elle s’est redressée, Stop !!! dis rien. Boum. Sa mère a dit boum. Sa mère sourit. 

Y’a vraiment une surprise ce soir ? Quoi, tu m’diras pas ? Si tu m’dis pas, j’descends pas. Sa mère ne bouge pas plus qu’elle, la lutte n’est pas finie. Tu es obligée de descendre mon lapin, vu que tu ne sauras pas avant ce soir si je mens ou pas. C’est dégueulasse. C’est comme ça. 

Mais maman regarde ma tête ??? et elle lâche, elle pleure de nouveau. Et maintenant, et en plus, je pleure. C’est vrai que ça te change… Voilà, on me reconnaît plus ! Aller, arrête de faire l’idiote, descends - sa mère sent qu’elle a été un peu dure, tu es toute jolie, hein, alors là c’est pas comme tes frères avec l’adolescence on est d’accord, c’est bien toi qui les appelle les bouffis. Et elle pense c’est vrai que eux certains matins je ne les reconnais pas. 

Aller, tu vas dans la salle de bain, tu te passes de l’eau sur le visage. Arrête de pleurer, écoute moi : je vais mettre des petites cuillères au congélateur pour tes poches sous les yeux et dans 20 minutes tout le monde en voiture. Les garçons se brosseront les dents dans la cuisine. Tu mangeras des biscuits sur la route. Mets ton pull bleu, ton col roulé, ce sera très beau avec ton cou et tes cheveux carrés. 

Elle avait écouté la voix sans appel et sans animosité de sa mère, elle va suivre pas à pas. Sa mère sourit une dernière fois et disparaît dans le couloir.

Elle commence à descendre son échelle. Maman ?! Et le sourire revient. Maman, tu peux me dire la surprise s’te plait ? Bon. D'accord mais d’abord il te reste deux petites marches, une…elle saute à pieds joints. Sa mère se penche à son oreille et lui caresse les cheveux. Si tu veux après l’école je t’emmène au cinéma. Avec le déménagement, à la campagne, ça fait longtemps qu’elles n’ont pas fait ça. Elle est contente, elle commence à s’écarter - ah attends, en une seconde sa mère prend sa tête dans son avant bras, la cale contre son sein et lui glisse son auriculaire dans l’oreille. Le doigt tourne. Craspouille. C’est désagréable, elle s’hérisse, elle grimace, ses joues remontent devant ses yeux. Bouge pas, sa mère la tient serré au ventre. Elle a l’impression qu’on visse et qu’on va lui percer la paroie, que ça va faire pop en entrant dans sa tête. Bou-ge-pas. Voilà. Voilà, fini les oreilles douteuses mon lapin, tu es au collège et tu as les cheveux courts n’oublie pas. Sa mère voudrait aussi lui regarder les aisselles, la naissance des seins, regarder comme ça, pour voir, pour voir ce que son enfant devient, sa fille comme elle, qui ne veut plus qu’on assiste à son corps depuis déjà plusieurs rentrées. Discrètement, elle sent le ventre qu’elle a dans la main.


Chroniques, fragments et sentiments

Par Sarah dv