L'été 2

VILLE

La béance de l’été. Elle se retrouve avec un hiatus en travers du cœur, elle se le porte tout au long de la journée. Ça la rend irascible, incomplète, ça la balafre. Elle le dessine devant son visage, en V, comme ça. Elle est excitée, d’une excitation amoureuse et nouvelle, et elle voudrait que l’été palpite au même rythme. Mais l’étirement de l’été, ses jours, les jours après les jours qui rechignent dès le premier, qui s’en marchent dessus et qui s’enfoncent dans leur propre ventre mou. L’été débile. Y’a la chaleur, le bureau et la ville vidés et qui ne promettent plus d’occupations. Y’a peu de clients, peu de continuité dans les projets, c’est la veille plus que le travail. Et son coloc toujours là sur le canap quand elle rentre et avec les mêmes trucs à dire, je peux te dire/Non mais mec tais toi, rien. Pardon, j’ai eu une grosse journée. Elle s’ouvre une bière, elle se la colle au front. Pourquoi t’es pas parti déjà ? 

Oui ça avait commencé sur les chapeaux de roue, à la vitesse de son emballement et qui ne paraissait pas si tyran alors. On avait l’impression de ne pas prévoir, et comme ça, comme si ça aurait pu ne pas arriver, on se retrouvait tous les soirs. On se présentait ses potes sans développer, sans présenter l’autre, en terrasse, elles en étaient à leur deuxième verre quand la bande arrivait, ou l’une déboulait, et on se rencontrait autour d’une blague, d’un accent. Le jour, on avait l’autre qui naviguait du cerveau au ventre et du ventre au cerveau. On avait le cœur qui faisait un petit écart dans la poitrine quand on entendait la question, l’invisible s’allumait dans l'œil, et on commençait à répondre qu’on avait rencontré quelqu’un. Dans un bar, un soir. Raconte. C'était vers la fin mai, on parlait de séparations et de rencontres, apparemment c’était la saison - elle, ça la faisait un peu chier d’être de saison. On passait de soirée en soirée, on battait la ville, on finissait à l’autre bout. On marchait. Sur le moment, on ne sentait pas que c’était long, on ne sentait pas la traversée, puis, sur le balcon immobile, tout en haut, celui des deux trois derniers, on gardait dans le fond de l'œil les grappes de passants et de devantures, leurs lumières dans la nuit. On avait laissé son vélo au premier point de rendez-vous. Il attendrait, comme les potes d’un peu plus loin, ou les gens du téléphone qu’on n’aurait pas le temps de rappeler. Désolée c’est la course là. Quoi ? Non mais la course, je veux dire, c’est bien, c’est génial, c’est qu’il fait tellement beau ! On était content de les avoir une seconde, pris du bouillonnement joyeux d’avoir plein de choses à raconter et de ne pas en avoir le temps en même temps. On se rappelle bien sûr ! L’autre écoutait d’une oreille. On reprenait son récit. Parfois on était pris d’un éclat de surprise, muet dans la poitrine, et qui laissait parler plus haut, plus léger qu’on ressentait. On se rapprochait de l’autre par à-coups, grands coups, ces éclats secrets. On s’embrassait plus profond. Et puis voilà, on partait en vacances. En vacances, ça lui faisait penser au calendrier, à l’obligation, à ses douze ans, et ces autres qui avaient été les lointains dans le téléphone. Ah, tu pars avec eux. 

On ne se voit plus. C’est une constatation qui refuse son statut, qui demande toutes les exclamations. Ça la fait disjoncter. Et si vite le visage disparaît ! Mémoire pourrie. Il lui reste l’ombre de la mâchoire, un peu du regard mais sans les yeux. On se souvient des mots qu’on avait pensés, les sourcils en serpes, mais au fond, loin dans la tête, on arrive qu’à les plaquer, dessin d’enfant, sur un ovale désert. Il reste le prénom qui s’affiche, les messages qu’on reçoit d’un coup : un petit pavé sans chair, sans le déroulé de la voix. La voix qu’on a plus non plus. Il faut s’en remettre à cette mémoire - bon, parce qu’il n’y a plus qu’elle, parce que, oui, on le sait qu’il y a quelqu’un derrière. On le sent de moins en moins. On pense un peu à changer ses billets et on pense aussi qu’on ne veut pas envoyer ce signe-là, qu’on est prêt à tout. Alors on ne se croise pas. Changer un billet, pour une nuit, ce n’est pas grand chose. Mais l’autre ne l’avait pas fait. (Et puis ça coûte un peu d’argent). On la pense plus discrètement cette pensée là. 

Elle déroule les trains sur la page de la SNCF au bureau. Elle souffle. Est-ce qu’elle est prête à tout vraiment ? Elle pense un truc, et juste après qu’elle exagère. Quand elle la voyait, elle était prête à tout, oui, même à risquer un non, tous les non, elle ne le prenait jamais contre elle. Maintenant elle est prête à tout et à rien à la fois. Elle ne sait pas quand elles vont se revoir et elle a peur que son coeur ne tienne pas jusque là. Elle se connaît. Au printemps, on sort pour rentrer, on dure peu le soir, on a la flemme, on est malade, désolée, on a froid. En été, on finit par déserter. Printemps comme été, ses amours ne tiennent pas. Elle exagère, peut-être parce que c’est toujours comme ça, que ça commence à la manger. Si elle en parlait à sa mère, sa mère lui soufflerait, frôlante comme une chatte et comme pour chaque chose qu’elle ne sait pas dépasser, c’est une petite incapacité tout de même. Ben oui c’est ce que je dis ! Alors elle ne le dit pas au téléphone. Elle fait durer les appels comme elle peut. 

Elle finit par aller au ciné avec le coloc le vendredi soir, parce que y’a que lui et y’a que ça à faire. On l’a évité toute la semaine déjà. Et puis il fait tellement chaud dans l’appartement. En sortant du ciné, à 22h45, on ne veut pas rentrer. C’est que le film était bien aussi. On s’assoit en terrasse près de l’université. La place est vaste, ouverte sur la Seine. C’est le meilleur endroit. Les vêtements sont clairs, froissés, ouverts, les cheveux ébouriffés de la sueur qu’on a remontée toute la journée sur son crâne. On a les yeux fatigués de chaleur. Ils sont bas, les cernes bruns. Elle aime bien dans le visage. Elle a l’impression qu’ils sont épuisés de mer eux aussi. On a remonté les quais. On a fini par parler avec le coloc. Finalement, il fait tranquille en ville l’été.

Je peux te dire ce que je ferais moi. Si vraiment ça me butait comme ça, et qu’en même temps j’avais peur que mon coeur ne tienne pas jusqu’à fin août, parce que je le connais celui-là, j’irai la voir. Le coloc qui va bien, qui aime bien Paris, qui aime l’oisiveté, en toute saison, qui dit que l’amour il n’en a pas envie. N’importe quoi j’y crois pas. Elle n'y croit pas. Elle boit, elle commence à avoir le regard un peu débile qu’il lui renvoie. L’été, en ville, on couche avec son coloc qui est resté, ou son voisin si on en a pas. Puis après on se dit que oui décidément on n’aime pas trop les bites.

Chroniques, fragments et sentiments

Par Sarah dv