Théâtre 1 et 2 _ Nous aurions beau temps que l'homme vienne

Pièce de théâtre en feuilleton (extraits 1 et 2)

LA SCÈNE EST PLONGÉE DANS LE NOIR. LA SALLE AUSSI.

OUALID. - J’ai passé quelques mois sur Terre. Si vous pouvez m’entendre c’est que le premier homme court toujours malgré la tragédie. Il court en nous le premier homme, le tendre et l’astucieux. Il traverse nos plaines à l’aube et au soir, passe à la brèche dans nos montagnes, grimpe sur le dos de nos plus hautes vagues pour atteindre aux rives. Jusqu’aux marins entempêtés, jusqu’à l’aviateur qui pense à tirer et à ne jamais redescendre. Il est de tous les hommes, errants ou pressés, et que les cordonniers parmi eux chaussent de semelles de plus en plus épaisses et accrochées, contre les vents contraires qu’ils créent dans leur élan circulaire, contre l’usure accélérée. Des croûtes de cuir, de voile ou de zinc. 

En chaque endroit, le premier homme sème autour un peu de lui sans rien perdre. Il sème l’impression de quelque chose qui a toujours été. C’est une voix-image. Elle nous parle comme dessous la mer et on la voit sans  voir, on  la  voit sans les yeux en plein profond du cœur, cette flaque de soie bruissante qui s’étire sans prendre plus de place, elle est grise mais pas gris toute de couleurs prêtes à éclore. On dirait que c’est d’elle et c'est nous à la fois. Ça nous fait monter l’éclat. 

Quand j’ai traversé, à la rencontre, à leur endroit, mes membres engourdis se balançaient, laissant tomber au sol en copeaux le poix séché de l’éternité qui me tenait encore un peu. Je sentais mon ventre s’engraisser rien qu’à l’effleur du monde, à l’air qui s’engouffrait sans que je lui demande quoi. Et tous ces picotants rosés sur les joues et dans le cou comme devant les braises. Je savais ça, je savais les braises. Je les attendais. Longtemps je savais tout mais mon coeur était froid. Il n’a jamais gagné la chaleur butée de ceux des vivants. J’avais pris un peu d’avance sur moi. Si vous m’entendez c’est que depuis Ulysse et les irréconciliés nous n’avons pas changé.

PRIMO. - C’était le témoignage de Oualid depuis l’autre rive. Bon. Maintenant, il faut quand même ajouter un peu de prosaïsme pour continuer. Je crois hein, remettre un peu dans le contexte disons. Moi je commencerais par le fait qu’avant de nous approcher d’eux, nous les avons regardés, nous sommes restés cachés un temps. Ce sont de drôles d’oiseaux les vivants, vous savez. Il passe de la solitude au présent, ils ne savent pas ce qu’ils aiment oui : il fuit le présent pour la solitude, ou aussi bien la solitude pour le présent. Ils ont peur de l’ennui également. C’est très étrange pour nous, vous en conviendrez.

ARIANE. - Moi, je dois dire qu’ils m’ont fait rire tout de suite. Je suis quelqu’un de joyeux, Primo pense que je suis naïve. 

PRIMO. - Boh…

ARIANE. - Sisi sisi. (…) Euh, oui, comme l’a dit Primo, on les a regardés d’abord. On savait pas trop sur qui on allait tomber. On les a regardés, mais au fond, j’y ai pensé depuis, ce temps d’observation nous a pas appris grand chose. Enfin ce que je veux dire, c’est qu’il aurait fallu aller voir à côté aussi, d’autres vivants, et comment ils s’y prennent, si on avait voulu choisir consciencieusement. Donc, on les a observés, ils nous ont pas paru si terribles, et on y est allé. 

ICI, UNE LUMIÈRE ORANGE COMMENCE À MONTER TOUT DOUCEMENT. PEU A PEU, ON DISTINGUE SES VOISINS DANS LA SALLE. LA SCÈNE, ELLE, RESTE PLONGÉE DANS LE NOIR.

PRIMO. - Je vous présente Ariane au fait. Elle a déjà dit mon prénom, mais je répète quand même pour les rangs du fond, hein, moi c’est Primo. Vous ne le voyez pas mais, Ariane attend son tour à côté de moi.

ARIANE. - C’est vrai. 

PRIMO. - C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. Y’avait aussi Oualid avec nous, de l’autre côté d’Ariane. Ils parlaient de temps en temps. Moi, je suis un peu chiant, je voyais bien qu’ils essayaient de m’inclure, j’apercevais le visage d’Ariane quand elle se tournait vers moi. Un jour que l’éclat cuivré sur la rivière ne retombait pas, Ariane a émis l’idée qu’on traverse. Enfin à ce moment-là, tu me dit si je me trompe, mais Ariane me parlait plus, elle devait avoir jeter l’éponge, elle parlait qu’à Oualid quoi. Mais moi j’écoutais, j’écoutais depuis le début. 

ARIANE. - Oui et c’est Primo qui a voulu qu’on reste caché d'abord, comme une bête qui épie. 

PRIMO. - Je suis méfiant c’est vrai. 

ARIANE. - Et

PRIMO. - Bref

ARIANE. - Pardon tu/

PRIMO. - Tu peux continuer.

ARIANE. - Enfin bref, t’as vu je dis bref moi aussi, enfin bref, c’était une idée en l’air, mais ça commençait à sentir le roussi. Les idées ça prend très vite parfois, et parfois ça reste toujours en l’air. Oualid et moi on était pas très entreprenants. La violence ça nous ferait plutôt peur et nous faire rentrer dans nos coquilles si on en avait. Et on savait que c’était violent, et, ça nous allait de comprendre ça de loin, de nous lamenter un peu. Mais Primo, il l’a dit, en nous entendant ça commençait à le chauffer. Il piétinait vous savez, il piétinait comme les chevaux qu’on empêche : ça donne des pattes arrières, ça donne des pattes avant, ça gratte la terre sous l’enclos. On en entend quelques fois des comme ça, surtout dans les premiers rangs. Les premiers rangs c’est souvent les plus impatients, enfin moi je trouve. Enfin c’est vrai qu’on serait plutôt tous impatients au bord de la rive, mais moi comme je l’ai dit, ça m’avait refroidi ce roussi. J’ai dit qu’on pouvait traverser parce que ça m’a traversé la tête. Et puis, parce que pour paraître un peu courageux vous savez à côté de ceux qui regardent et qui se taisent, parfois il suffit de parler, de dire un truc : et si on. Au fond jamais j’ai vraiment pensé qu’on pouvait, d’ailleurs sinon je pense que je l’aurais pas dit. 

PRIMO. - Et si on traversait. Cette idée elle n’a pas arrêté de ricocher dans ma tête ensuite, elle ne voulait plus sortir, de l’intérieur elle ne voulait plus me lâcher. Et quand c’est de l’intérieur… Ouais, fallait aller voir. 


Chroniques, fragments et sentiments

Par Sarah dv