Mordicus Liesel

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Je partais, je marchais derrière elle dans le couloir. Elle ouvrit la porte et resta dans la béance cachant les premières marches de l’escalier à peine découvertes, elle finissait en même temps de m’expliquer comment rentrer chez moi, je fis un pas de plus, pensant dire tout haut Was passiert ? parce qu’elle était allemande et qu’elle était devant, mais ne le disant pas, et elle recula, me collant tout son dos et ses fesses. Sa tête, se renversant, s’invita dans le creux de mon épaule. Il y eut sa bouche sous ma mâchoire. 

 

Je suis à vélo - la mère de mon correspondant me laisse rentrer seule le soir si je suis à vélo, et la sensation de morsure ne me lâche pas. Elle m’a mordue là autour de l’os à la mâchoire, sans me faire mal, une morsure d’appétit. Elle a souri et elle s’est effacée de la porte, tschüss. Je suis sortie. Je la sens chaude et froide la morsure, crâneuse, je sens chaque creux, chaque pic de ses dents en rangée, je touche, je sais qu’il n’y aucune trace autour de ma joue. Lancée sur le long boulevard du lycée, je donne mon visage au vent, puis je tourne la tête à gauche à droite, je regarde passer un tapis derrière une grille, un miroir, des petites cages de foot, et je sens quelque chose plus bas, au-dessus de mes hanches qui roulent prises dans le mouvement qu’elles créent, c’est juste au-dessus, c’est dur, comme une nouvelle côte, une dernière dans le rang et qui flotte à ma taille. Elle ne brille pas mais elle brille dans le noir aux éclats de la ville. Je la sens intestine et protubérante, on peut dire comme ça ? Je passe devant une boulangerie. Je roule, je suis lancée, je pense aux objets muets dans l’ombre des grilles, au ballon immobile, au miroir sans reflet, je vois les pâtons à Strudel ou Brötchen qui attendent la main pour être pétris, j'adore les Brötchen, je vois tous ceux là qui ne dorment pas malgré la nuit. Il y a le cliquetis régulier du pédalier, chaque dent, il n’y a personne dans les rues, une voiture de temps en temps et qui semble rouler sans. Personne. Il y a le cliquetis régulier du pédalier, chaque dent, je passe devant une boulangerie. Leurs Brötchen, Ich kiffe chez les Allemands ça veut dire je fume de la weed j’ai appris au lycée. Les immeubles s’inclinent toujours plus en avant comme s’ils ne voulaient pas me laisser passer, la côte grandit et je sens un pouce vissé dans le creux de mon dos - c’est moi qui l’ai saisie ainsi surprise de son assaut. Je l’ai saisie par réflexe et ce geste dans ma main m’a plu. Oh merde. Si elle ne s’était pas écartée je pense, je pense mais non mais quoi mais rien du tout ! J’enserre ma taille sur mon vélo, je serre, je sens ma main, je sens ma taille, ouvhé, j’évite de peu le terre-plein central. 

Je pense elle est plus petite que moi ce qui est fort pour une Allemande et qu’elle s’était mise sur la pointe des pieds pour attraper la bouteille. Nous étions assises à la table de sa cuisine. Elle nous servait. Tête baissée, elle me regardait, ses yeux nichés dans l’arche de ses sourcils, d’un regard droit, et d’un sourire qui montait. Comme lorsque, retournée, accrochée au dossier de sa chaise, elle me chuchote en classe. Kennst du das ? Berliner Luft. Das ist ein Likör, Minzlikör. 

 

Que me chuchote-t-elle ? Je n’ose pas lui dire mais la plupart du temps je ne comprends pas. Je dois hausser les sourcils ou d’une épaule et sa bouche explose en rire. Je dis ça va, oké. Je comprends de mieux en mieux. Oh ! La prof de français nous dit les filles vous vous croyez au café, oh ! La prof parle sans aucun accent, elle parle mon univers exactement : c’est immédiat, sans faire exprès au fond de moi, ça pense qu’elle est tout aussi étrangère que moi chez les Allemands, et que quand elle parle son français, exactement le mien, c’est comme si au fond c’était surtout pour moi. Que je devais répondre pour l’autre qui s’était remise face à son cahier. Désolée madame. Je réponds à un autre Français. Alors taisez-vous. En entendant la prof la première fois, son français - Bonjour à tous, c’est vendredi et je sais que vous êtes fatigués, mes yeux l’ont regardé instantanément plus tendre, c’était mon cœur chez lui. Il continu, et même quand elle gueule. C’est marrant. Quand je suis arrivée, ils travaillaient sur la Marseillaise en classe, sur la Révolution, les symboles de la République Française, Blablabla Blabla, et juste devant moi, en se tournant et se retournant pour suivre les paroles, elle faisait semblant de la chanter la main sur le cœur. A la fin, elle m’a tendu la main : Je suis Liesel. Avant que je l’attrape, elle l’a remis sur son cœur. A nos onfants elle a chanté. La main sur le cœur je pense, sur la main le cœur, je ris, lancée sur le boulevard du lycée, la main sur le cœur sur la main, je/oh. Oh merde, j’y suis déjà passée ? Non. Non je crois pas. Mais si j’y suis déjà passée ! Merde, je tourne en rond. Liesel m’avait dit après le Aldi recht, droite, puis links nach der Metzgerei, et moi j’ai fait recht, recht, recht. Je tourne en carré, le gros pâté de maisons. Oh merde. Bientôt je vais repasser devant chez elle, si je veux ?, là, après le lycée, j’ai toujours mes yeux capables mais l’alcool m’a taclé derrière le crâne, je vais repasser devant chez elle, je ferme les yeux. L’alcool tire mes oreilles vers le ciel. C’est plutôt agréable, c’est dangereux. Oui je veux y repasser. L’appartement au troisième étage, je regarderai d’en bas. Bon, la mère de mon correspondant - Greta, elle s’appelle Greta et j’aime bien l’appeler Greta quand je lui parle, la mère de mon correspondant se demandera ce que je fais. Comme elle me le demande, je lui ai envoyé un message avant de monter sur mon vélo. La maison n’est qu’à trois minutes. Elle m’a demandé comment je faisais chez moi. Chez moi c’est la campagne, alors, le soir, soit on me ramène ou vient me chercher, soit je ne rentre pas, je ne dors pas toujours chez moi chez moi. C’est  l'inconvénient et l’avantage. Chez moi, on nous surveille de loin et souvent de trop près, et merde est aussi un cri de joie. Il y a une fille comme Liesel chez moi. Greta m’a demandé si je savais faire du vélo. Quand même, quand même Greta. Elle avait dit oké oké, gut. Les Allemands disent beaucoup oké, ils disent aussi sorry à la française et tous les autres mots anglais à l’anglaise. Call of Duty, Taylor Swift, Mac Miller, Meadows, Instagram. A l’américaine même. INstaGRAM. Instagraaaaaa, je vois une oreille passer et qui se marre sur le trottoir, Insatagramamamamamama ! Au lycée, ils ont ri aussi en lisant mon adresse mail qui finissait par hotmail, je n’ai pas compris d’abord, hotmail je n’y avais pas pensé. Je repasse devant chez elle, je ne regarde pas, mais peut-être elle oui. Alors je me mets en danseuse, le cul en l’air, et c’est mon guidon qui danse. Je ne tiens pas longtemps, je manque de tomber du cul ou des bras. Je suis passée, je me repose. Je regarde ma roue sur le fil. J’accélère, je vais plus vite, je m'aplatis, j’aime ma roue qui avale la route, j’aime ma roue qui avale la route, j’aime/je vois le Aldi, je tourne recht avant le Aldi, je frôle une moto garée ouvhé, je réduis le carré autour de chez elle. Jusqu’à quoi. Liesel je ne peux plus rentrer chez moi. 

Tout le monde était en train de partir, mouvement général, j’entendais Tschüss Liesel. Tschüss ! J’en voyais certains passer. Dans la cuisine, je rangeais rapidement, je poussais au bout de la table, je poussais à peu près pour qu’ils lisent dans mes deux trois coups de main que moi aussi j’allais y aller. Matis me tendait deux verres. Matis komm ! Bis Montag/ Matis !! Ich komme Ich komme ! sorry, bis Montag für die leckere Mathematik. Ahah, ja. Je faisais vite et je m’attardais, je ne savais pas - je donnai un grand sourire par-dessus mes bras qui avaient attrapé ses verres, ahah, ja. Tschüss Matis. Matis s’en va, les derniers s’en vont, les verres sonnaient l’alarme dans mon oreille. Je devais trembler un peu aussi. Liesel s’est plantée devant la table que j’arrangeais et que je n’arrangeais pas. D’abord, elle ne parlait pas. Setz dich. Elle a dit ça, elle chuchotait. Je me suis assise. J’ai vu son dos, j’ai vu ses fesses, et la courbe sous son pied dans son étirement jusqu’à la bouteille. Elle était belle, c’est beau un pied, elle était blanche flanquée de rose, un peu noire sous le talon. Kennst du Berliner Luft ? das ist mein Favorit, mein Likör. Minzlikör. Elle souriait, elle ramenait les verres à nous. Ouais c’est du Get27 j’ai pensé. Liesels Likör ? j’ai dit. Vaters aber, Liesel servit quatre shots malgré tout. Zwei für dich und zwei für mich. Immer zwei. Santé. 

Ouvhé ! ouvhé, je dansais vers le milieu de la route quand une voiture passait - petite peur et j’ai trop redressé vers le trottoir. Une main, tendue, désolée, tient un temps par la fenêtre de la voiture. C’est gentil je pense, je pense elle aurait pu me faire un doigt. Moi j’aurais fait un doigt. Les Français s’excitent beaucoup au volant, ma mère, mon père, ma marraine, même les doux. Les Allemands je sais pas. Une Q3 je lis, une Audi. Grise. Qu’est ce que je m’en fous. Bon qu’est ce que je fais ? Il faut que je me concentre sur mes pensées sans perdre la route et ses subtilités devant je pense. Une grosse Audi. C’est vrai qu’elle est grosse merde ! Bon je continue mon carré, je regarde loin derrière moi, je louvoie. En fait je pourrais être bien à rouler, je suis tranquille. C’est le vent, c’est la ville, de Liesel ! l’Audi tourne dans la rue de Liesel ! J’appuie fort sur mes pieds par à-coups - un gros malin m’a dit une fois qu’il fallait garder une pression constante et pas que quand ça redescend, mais moi je donne des grands coups de talon à mon vélo. Allez Allez ! Je tire sur mes bras pour aller plus vite. Je freine, des deux freins oui merci, avant de tourner. Merde la voiture a disparu. Ça m’avait prise de faire la course avec elle, la course c’était la ligne d’arrivée. Tant pis, et il n’y a personne sur les balcons en bannière. Je continue. Peut-être que Liesel ne dort pas, peut-être qu’elle attend la main pour être pétrie je pense en frimant. Comme mes potes au bord de l’étang vert, qui n’a jamais, c’est un jeu bête mais qui permet la frime - ou la honte mais qu’on est quand même content de faire marrer ses potes avec, ça permet de boire quand on veut se forcer. Si tu la fermes tu bois et moi je me la ferme souvent. Merde, si c’est ça je suis vraiment dans la merde. Moi je saurais faire ça ? Je fronce le nez, faire quoi ?, moi j’ai jamais. Je sens mon sexe sur ma selle qui voudrait me guider. Faire ce que je fais. Mes yeux se lèvent sur le balcon de Liesel, celui de sa chambre. Elle me l’a montré tout à l’heure mais quelqu’un est entré - je lui parlais de la fille comme sans en parler, qu’il résonne le mot fille sans que ce soit tout à fait de moi, elle m’a fait boire tout à l’heure, elle a voulu me servir un troisième et un quatrième verre, immer Zwei, j’ai dit non, non je vais rentrer. En français, ça m’est venu en français, et j’ai mis ma main sur mon verre. Je n’ai jamais, moi j’ai calé. Ça permet de boire quand on veut se forcer, c’est ça, nique toi.  

Je roule, je n’ai rien de mieux à faire que de rouler. Je crois que je suis un peu calmée. Je tourne comme sur une piste, effort constant, et l’alcool se détend. Je sens le vent, de nouveau je sens le vent, sur mon visage, mon cou, et qui s’engouffre entre mon sweat ouvert : il passe la fine couche de mon t-shirt, il caresse mon ventre qu’il embrasse fort sur le devant et doux sur les côtés le vent. Je me vois chez moi. Derrière moi, ma sœur, menton collé à sa trottinette, essaie de me rattraper alors que je suis à vélo avec la fille sur la route où les voitures foncent devant la maison. Surveille ta sœur. Je nous vois lancer le ballon à l’une à l’autre par-dessus les voitures au moment où elles passent. A toi, à moi. A toi, avec la fille on s’est carapatées en même temps que la voiture passait. La fille et moi, on court derrière la voiture. Mais Saloméeuh !!! c’est ma sœur qui crie, Salomé t’es un trou du cul, connasse ! Saloméeuh, en plus tu cours comme une vache ! Le ballon rebondit, seul, devant elle, jusqu’à s’immobiliser. Est-ce que ça me manque chez moi ? A la fin de l’année j’aurai un bac français et un bac allemand, je ne sais pas ce que j’en ferai. A la fin de l'année, la fille partira à la ville. Déjà elle est comme de la ville. 

Spinns-du ?! Salomééé ! C’est elle. Liesel. Ouvhé, ma tête part en arrière vers le balcon, mes yeux ne l’atteignent pas, c’est trop haut, mais c’est sa voix. Was machst du denn ?! Je m’arrête, je ne sais pas ce que je fais. Was machst du ? Je, je… d’abord je prends large le tournant d’un trottoir à l’autre pour revenir sous son balcon. Je la regarde. Ses cheveux, ses cheveux et sa frange tombent en rideau, exacts de verticalité, devant son visage penché sur moi. Sa bouche fuyant dans l’ombre. Je tourne en rond sous le balcon. Je ris. Tu tournes patate elle dit. Je vois ses yeux, son regard droit. Ich, Ich je pense. Je me reprends. Je vais lui dire que je fais du vélo, voilà. Voilà tout et ça fera comme un  flottement dans l’air.

Ich ratte mein farh. Liesel ne répond pas. Ich farre mein Rat ? Je ris. Was machst du ? elle dit. Merde, ces Allemands et leurs mots composés en un seul qu’ils décomposent en conjugant je sais jamais comment. 

Je fais du vélo. 

Aaaaah : du fährst Fahrrad. 

Oui. 

Oui j’ai vu. 

On parle en français maintenant ? 

Wenn du willst. Mon père a vu te rouler mal en bas. 

L’Audi A3 ? 

Oui. 

Grosse voiture. 

Allemande. Elle regarde derrière elle. Mon père a dit à moi qu’une fille roulait son vélo en bas, et qu’elle roulait pas droit. Mais bon qu’on pouvait pas aider tout le monde. 

Sympa. Je tente, Et je suis pas tout le monde.

Tu es français, tu es l’exotich. 

Tu me trouves exotique ? C’est ça ?

Trouve ? 

Tu penses que je suis exotique ?

Pas vraiment. Un peu : tu arrives dans la classe, tu parles mal allemand. 

Je parle de mieux en mieux. Et ne ris pas. 

Elle rit. Je te ris, non, je ris de toi, de ton visage maintenant. Tu as comme les yeux qui tombent même quand tu regardes après le haut. 

J’ai fait beaucoup de vélo.

Tu as beaucoup bu. Moi aussi. J’ai fait bure boire toi avec moi en plus. 

Berliner Luft. 

Oui.

Je tourne en bas. On boit ça partout en Allemagne ?

Je sais pas. Mon père boit Berliner Luft, ma grand-mère boit Berliner Luft. Elle me suit depuis le balcon, elle revient sur ses pas.

Ils sont déjà montés à Berlin ?

Montés ?

Allés à Berlin. 

Sûrement, oui je crois. Elle s’arrête. Tu montes ? 

Oui je crois.  ça, ça fait bien le flottement je pense.

Elle rit. Tu fais la drôle. Elle ne rit plus. Tu crois ou tu veux ?

Oh-Oh. Je peux dire je sais pas ? 

Oui. 

Je veux. 

Ahah. 

Ahah ja. L’alarme sonne dans mon oreille.

Was ? Bon Salomé. On recommençait si tu veux. Je suis Liesel, enchantée en bas. 

Bonsoir. 

Vous voulez monter boire un tasse de thé ? on dit plus mademoiselle dans la France, si ? 

Non. Mon père dit qu’il aime dire mademoiselle. 

Ton père est vieux ? 

Plus qu’il ne l’est. 

Was ?? Was/Elle s’arrête. Ton téléphone, il sonne, c’est le bruit qu’on entend je pense. Peut-être tu dois/

Quoi ? Oh merde, l’alarme dans mon oreille. 

Tu dis pas Hallo ? 

Je regarde. C’est Greta. Elle appelle, elle se demande ce que je fais. 

Tu/

Je commence un message : Greta mon vélo a crevé, je/Ton père dort ? 

Liesel sourit : Non, tu veux rencontrer lui ? 

Ah non. Mon vélo a crevé et… et quoi j’écris quoi ? 

Tu écris à qui ?

ça va vite un peu vite là. J’écris à Greta, je lui dis que, je préviens/Je respire. J’écris que mon vélo est cassé. 

C’est pas vraiment la réalité. 

C’est quoi la réalité ? 

Arrête. Réponds moi.

Merde tu t’appelles Liesel ou Angela ?!

Je t’ai attendu en haut les escaliers.  


Sind alle Franzosen Angsthasen ? Oder ist es nur Salomé ?


Chroniques, fragments et sentiments

Par Sarah dv