VERS LE LARGE
Je mets la clé des champs dans le contact et je me casse.
Elle veut y aller, elle ne sait pas où. D’abord, sortir de la ville.
Il n’y a pas un souffle pour accompagner son départ. Ce n’est pas l’heure. L’air cuve. Il cuve coincé dans les ruelles, sous l’avancée des toits, des ruelles étroites et si longues qu'au fond elles semblent s’amincissant. Elle roule. Il y a les murs blancs, les persiennes écalées sur le bois gris, les murs blancs, les rideaux de métal baissés près des voies piétonnes sans piétons, les murs blancs, la béance noire soudain du marché couvert et profond. Elle a continué, les murs blancs, elle continue, elle se voit passer quelques secondes avant. Son cerveau derrière ses yeux s’égare sur des bras immenses surgissant du gouffre à ravaler la voiture. Elle attend, elle tourne au tournant, il n’y a rien. C’est l’heure des âmes emmurées dans les habitations, c’est l’heure des demi-sommeils. Ils empèsent plus que les nuits. Elle a traversé le couloir à la banquette encombrée, le salon aux troncs ivres, son mari, ses enfants, ses pas sonnaient, son œil hurlait d’agitation. Elle roule, la ville s’étale et toujours rien. Alors elle braque brusque, elle frôle les murs. Elle veut irriter le danger - il viendrait d’une silhouette, au moins d’une ombre, une ombre s’il vous plaît. Coudes verrouillés, elle maintient l’accélérateur enfoncé au croisement des troues des rues.
Ce n’est pas ça. Elle ressent un manque. Quelque chose qu’elle n’a pas goûté, mais les cris des chanteurs dans les chansons, mais les larmes sur le visage de Jeanne - Peut-être vous a-t-il dit que vous seriez délivrée de prison ? Ils ont regardé le film après avoir couché les enfants hier soir, pourquoi ce film ?, et en éteignant la télé, elle avait regardé haut derrière la baie vitrée. C’était la nuit. Elle allume la radio. La musique à fond dans la ville déserte et qui laisse, derrière elle, son écho. Elle attend. Ça continue de lui appuyer comme par une grande plaque de fer dressée en travers de la poitrine. D’un coup elle respire grand, ses poumons en veulent à lui déchirer le palais, à la faire tomber en deux depuis la tête de chaque côté de son corps défait en peau de chagrin. Elle expire, elle imagine ça un instant. Ses poumons à vif, à cœur léger, flottants au-dessus de sa peau en costume ouvert à ses pieds.
Elle est passée. Dans son rétroviseur, les dernières tours s’éloignent et c’est comme le cul carré d’un paquebot muet et qui file vers le large. C’est tout droit. C’est le sillage parfait blanc sur noir de sa fuite en avant. Elle détache ses yeux de la petite glace avec la plus en plus petite ville, perdue dans les à-plats de jaunes et de bruns, l’indistinct du devant. Devant c’est la grosse route, les tournesols sans émotion qui la regardent d’un côté ou qui lui tournent le dos. Tout est immobile et tout vibre. C’est les zébrures de la chaleur cuisante sans qu’elles se voient. Bientôt, elle en aura fini de tout ça, elle atteindra la colline, elle arrêtera la voiture dans le coude au hasard d’un lacet. Quelque part, il y aura l’eau qu’elle voit, l’eau qui aura crevé la pierre dans le sous-bois et qui suçote déjà, plus bas, les feuilles légères déposées sur son clapot, tu-tu-tu c’est l’eau qui sonne comme le crapaud. Mais le pays est plat, elle s’en souvient maintenant. Aujourd’hui elle pense que ce n’est pas chez elle, il n’y a pas de montagne en forêt, il n’y a pas la dernière roche qui approche du ciel, il n’y aura pas les recoins. La chaleur est montée sans le paysage. C’est les champs et les prés sans bétail à perte de vue. Elle repense à ses étés d’adolescente, toute jeune adolescente elle croit, douze-treize ans, elle pense à ses parents en vase clos, au goulot qui lui montait à la gorge. Elle regardait dans le village et elle sentait qu’elle n'était pas la seule, qu’à un endroit ils devaient faire communauté, qu’ils étaient des milliers à chercher sans oser approcher de celui qui paraît absent à côté. Depuis la fenêtre du couloir, derrière les gros murs, la fenêtre dans l’ombre en retrait, elle le regardait avec son vélo sous le soleil. Est-ce que toi aussi ? Le garçon n’avait pas l’air triste, il était absent et que ça lui créait de la tristesse quand elle le regardait. Le monde n’existait pas pour lui et il n'existait pas pour le monde, c’était croire qu’on était fou de voir ça ! Oui la tristesse s’installe dans ce hiatus qu’on voit et qu’on ne croit pas, que la joie c’est ce qui installe le monde dans l’âme et l’âme dans le monde. Parfois elle pleurait, on lui disait que c’était bête, que c’était normal, on lui disait qu’il fallait prendre sur soi. Oui aujourd’hui c’est le bourdon, le même. Les deux tasses de café bues s’enfonçaient dans la table du salon. Elle s’était levée, elle les avait rapportées à la cuisine, enfermées dans le lave-vaisselle avec le reste de pirex et d’inox. Soudain, elle se sent sans âge, il y a maintenant comme l’adolescence, et c’est étrange avec son volant, ses mains froissées, ses enfants loin.
Le soleil est braqué, jaune, buté dans sa chaleur immobile, sans yeux à verser un regard à celle qui implore un instant de répit ou la combustion complète, maintenant, vite, elle n’en peut plus. Dans sa marche exposée, un pas, l’autre, jamais le bon, le dernier, celui qui la sortira de cette plaine sans fin, elle ne pouvait s’empêcher d’espérer. Elle voyait le soleil esquisser un geste humain, elle voyait le geste à répétition. Une main s’approchant en casquette du front arqué, elle allait infléchir la course des rayons, une main s’approchant en casquette, elle allait l’écarter de cette pluie brûlante sans eau sans discontinuité. Une main s’approchant. Elle allait. Elle marche. Bientôt, ses bras traînent sur la poussière.
Tête baissée, elle suit le sol invariable qui recule sous ses pas. ça défile sous ses yeux. Elle subit, mais elle marche. Elle marche. Et un moment, dans l’espace sans couleur entre son regard et la terre, il lui semble que la lumière a baissé, qu’elle le voit maintenant il pourrait faire un peu moins clair non ? Elle lève la tête d’un seul mouvement. Là, elle rencontre le disque blanc heurtant de plein fouet et qui devient noir puis blanc puis noir à ses yeux incapables, elle a mal, elle tient, deux disques se superposant, clignotants, quoi est le vrai, quoi est l’immobilité et quoi est le mouvement. Le soleil est métal ou sa tête est métal. Elle tient, c’est idiot mais elle tient. Il lui faut un adversaire si elle veut gagner. Elle a les yeux fixés, est-ce qu’elle voit, elle sent maintenant, là, ça commence, que ça se passe en dessous. Elle sent ses épaules descendre, et que ça lui picote dans les doigts, elle sent des grains de sable ou de toutes petites têtes de pierres qui lui arrivent par le bout des doigts et qui remontent, qui remontent, dans la main, qui passent le poignet, en même temps qu’elle se sent dégringoler. Le chatouillement du dedans, du sablier, devient rayon, est-ce son cœur, son espoir, ses poumons, le soleil inhumain, d’un coup il n’y a plus rien qui la retient. Elle n’a plus de hauteur, plus de volume. Elle se sent bien. Elle a la bouche fermée sans bouche, elle sait qu’elle n’aura plus de voix. Elle tend les mains, elle n’a plus de main. Elle rit. Il reste ses yeux. Elle voit le chemin vide en dessous. Elle remonte loin, elle voit les sabots du bétail abrité sous le bosquet et qu’elle n’avait pas remarqué, les tournesols en boutons d’or, elle dépasse les toits, elle voit ses enfants, son mari dans le salon. Son amour illimité. Elle s’emporte, ou est-ce le vent, elle déborde la plaine jusqu’à l’océan. L’océan après la chute de la roche. Elle voit l’automne qui arrive de biais après l’été. Il n’y a plus de forces ou de gravité, elle passe d’un point à un autre de son étendue, elle pirouette sans tempête jusque de l’autre côté de la terre où le printemps s’annonce déjà après l’hiver. Il y a les amandiers. Elle est un coeur, elle est des yeux. C’est la joie.